Affaire Bettencourt : Plenel et Kahn veulent la tête de Woerth

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Eric Woerth lors de la présentation de la réforme des retraites mercredi (Jacky Naegelen/Reuters)Affaire Bettencourt : Plenel et Kahn veulent la tête de Woerth | Rue89
Dans deux textes séparés, les fondateurs de Marianne et de Mediapart, Jean-François Kahn et Edwy Plenel, demandent la démission du ministre du Travail, Eric Woerth.

Mis en cause par les révélations du site Internet dans l'affaire Bettencourt, celui qui était ministre du Budget alors que les conseillers de la milliardaire, dont fait partie son épouse, mettaient à l'abri du fisc une partie de sa fortune, répond à Plenel. Mais sans dissiper l'ombre qui entoure l'affaire.

Le patron de Mediapart explique sur trois pages « pourquoi M. Woerth doit démissionner ». « L'affaire Bettencourt est désormais une affaire d'Etat », commence-t-il :

« Nous sommes passés d'un différend privé à un scandale public face auquel une démocratie sinon irréprochable, du moins respectueuse d'elle-même, ne saurait réagir que d'une seule manière : en demandant à la justice de faire toute la lumière en toute indépendance, ce qui implique l'immédiate mise à l'écart des responsables gouvernementaux concernés, sauf à entretenir le soupçon permanent de pressions et d'entraves. »

Le différend privé fait allusion aux poursuites lancées par Françoise Bettencourt-Meyers, fille de Liliane Bettencourt, contre le photographe mondain François-Marie Banier, qu'elle accuse d'avoir abusé de la faiblesse de sa mère. Le photographe aurait reçu pour environ un milliard d'euros de cadeaux (sur une fortune évaluée à 22 milliards de dollars). Le procès démarre le 1er juillet.
« Son mari était ministre, […] il m'a demandé [de l'engager] »

Là où l'affaire devient publique, poursuit Plenel, c'est quand un des principaux collaborateurs de l'héritière de L'Oréal, Patrice de Maistre, se vante de ses relations avec Eric Woerth ou Patrick Ouart, ex-conseiller juridique de Nicolas Sarkozy à l'Elysée.

De Maistre dirige la holding personnelle de Liliane Bettencourt, dans laquelle travaille Florence Woerth, épouse du ministre.

Depuis mercredi, Mediapart révèle le contenu de 21 heures d'enregistrements effectués à l'insu de tous par un maître d'hôtel dans le bureau de Mme Bettencourt. Voilà ce que déclare Patrice de Maistre à sa patronne à propos de Florence Woerth, le 23 avril 2010 :

« Je me suis trompé quand je l'ai engagée. […] J'avoue que quand je l'ai fait, son mari était ministre des Finances [du Budget, ndlr], il m'a demandé de le faire.

Et donc si vous voulez, aujourd'hui, sans faire de bruit, je pense qu'il faut que j'aille voir son mari et que je lui dise que avec le procès et avec Nestlé [actionnaire minoritaire de L'Oréal, le groupe suisse aimerait monter dans son capital, ndlr], il faut qu'on soit trop manœuvrants et on peut plus avoir sa femme. Et puis on lui, on lui, on lui donnera de l'argent et puis voilà. Parce que c'est trop dangereux. »

Plenel : « Une fraude fiscale de très grande ampleur »

Autre révélation des enregistrements, comme le résume Edwy Plenel, « l'organisation d'une fraude fiscale de très grande ampleur, entre comptes suisses et île paradisiaque, au moment même où le discours officiel est au combat contre les paradis fiscaux ». Qui tient le discours officiel ? Eric Woerth. Mais ce n'est pas tout :

« Enfin les conflits d'intérêts, via son épouse, d'un membre notable du gouvernement, ministre du Budget jusqu'en mars dernier, ministre du Travail aujourd'hui, hier responsable de l'administration fiscale, aujourd'hui organisateur de la réforme des retraites et, par ailleurs, trésorier du parti présidentiel, l'UMP, et, à ce titre, récolteur et gestionnaire de dons financiers. »

Jean-François Kahn évoque aussi cet aspect précis sur son blog :

« Eric Woerth était trésorier de l'UMP. Ensuite, il prit la présidence d'une amicale des soutiens financiers à Nicolas Sarkozy qui regroupe le gotha de la finance et du CAC 40. Puis, il a été promu ministre du Budget, avant de devenir celui du Travail.

Et, en tant que ministre du Budget, il préside, au nom de l'amicale, des réunions rassemblant les plus gros fraudeurs fiscaux et exportateurs de capitaux en leur promettant de tenir compte de l'aide qu'ils ont apporté et sont prêts à apporter de nouveau, financièrement, à Nicolas Sarkozy. »

Kahn : « Les soupçons sont gravissimes »

Kahn rappelle que De Maistre affirme avoir donné 7 500 euros à Woerth (somme sous le seuil légal), que le conseiller financier a organisé la fuite de capitaux de sa patronne vers Singapour ou l'Urugay…

Et l'ancien patron de Marianne en déduit deux hypothèses :

« Soit Madame Woerth exerce vraiment sa fonction, juteusement rémunérée, gestionnaire de fortune de Madame Bettencourt, et elle est évidemment au courant de ces pratiques illégales, on est même en droit de penser qu'elle les favorise et les conseille, soit, ce qui est possible, elle n'est absolument pas dans le coup, mais alors il s'agit d'une fonction fictive et c'est une subvention indirecte au ministre du Budget dont on attendrait des renvois d'ascenseur.

Dans les deux cas, les soupçons sont gravissimes. »

Lui aussi appelle donc à la démission du ministre.
Woerth : « Je démens formellement être intervenu »

Ce dernier a répondu à Edwy Plenel, qui a publié cette réponse sur son site. La voici :

« Réponse à Monsieur Edwy Plenel, Mediapart.

J'ai lu attentivement votre papier mettant en cause ma probité. Je souhaite vous apporter les réponses suivantes.

1. Mon épouse, Florence Woerth, a mené sa carrière depuis 25 ans en toute indépendance, occupant des fonctions liées à ses seules compétences professionnelles. Je démens formellement être intervenu pour qu'elle soit embauchée.

2. Elle ou moi n'avons jamais bénéficié de la moindre “ largesse ” financière. Mon épouse touche un salaire pour un travail qu'elle effectue dans le respect total de la loi et en toute transparence.

Son métier consiste exclusivement à rechercher les meilleurs placements pour les dividendes de la société L'Oréal reçus par Madame Bettencourt.

Les allégations reproduites dans la presse font allusion, je suppose, à la volonté de la société dans laquelle elle travaille de la licencier. Les sommes évoquées feraient référence aux indemnités de licenciement auxquelles elle aurait droit de par la loi. Ce licenciement n'est à ce jour pas intervenu.

3. En tant que ministre du Budget, je n'ai donné aucune instruction, de quelque nature que ce soit, à l'administration fiscale sur la situation fiscale de Madame Bettencourt. Le laisser entendre constitue une insulte à mon intégrité.

4. Mon épouse n'a jamais eu connaissance d'une quelconque fraude ou évasion fiscale relative aux avoirs de Madame Bettencourt. Si tel avait été le cas, elle aurait immédiatement quitté cette société.

5. Je fais remarquer que la politique que j'ai menée de lutte contre l'évasion fiscale a été sans précédent, que j'ai doté l'administration fiscale d'outils nouveaux pour la mettre au niveau des pays les plus en pointe dans cette lutte, notamment en créant une police fiscale et un fichier des évadés fiscaux.

J'ai par ailleurs mené avec les autorités suisses des actions de négociation très difficiles pour aboutir à plus de transparence. Suite à cette action, des milliers de contrôles fiscaux ont été lancés et plusieurs milliards d'euros de capitaux frauduleusement placés à l'étranger ont été rapatriés en France. »

Le ministre reprend ici les éléments d'un communiqué de presse envoyé un peu plus tôt, dans lequel il annonce se « réserver » le droit de déposer plainte pour diffamation.

Lui répondant à son tour, Edwy Plenel affirme n'avoir « aucunement mis en cause sa probité professionnelle », et cite l'ouvrage « Déontologie des fonctions publiques » du conseiller d'Etat Christian Vigouroux, paru chez Dalloz en 2006 :

« Le principe absolu est que le chargé de fonctions publiques devra éviter d'être en situation de conflits d'intérêts, c'est-à-dire en situation de choisir ou d'être soupçonné de choisir son intérêt propre, direct ou indirect plutôt que l'intérêt public qu'il est censé servir. »

Photo : Eric Woerth lors de la présentation de la réforme des retraites mercredi (Jacky Naegelen/Reuters)

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