Avec les Woerth, l'affaire Bettencourt devient affaire d'Etat

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Avec les Woerth, l'affaire Bettencourt devient affaire d'EtatEric Woerth et sa femme Florence Woerth à Roland-Garros en juin 2009 (Charles Platiau/Reuters)

Avec les Woerth, l'affaire Bettencourt devient affaire d'Etat | Rue89
Affaire Bettencourt ou affaire Woerth ? A moins de dix jours du procès né d'un psychodrame au sein d'une des familles les plus riches de France, une affaire dans l'affaire a éclaté, qui éclabousse le ministre du Travail, Eric Woerth, et nous plonge dans les arcanes de l'évasion fiscale de haut niveau.

L'affaire Bettencourt, ou comment une comédie de mœurs au sein de la société riche et chic se transforme en affaire d'Etat. Car c'est bien de cela qu'il s'agit désormais, avec le soupçon d'évasion fiscale d'une des grandes fortunes de France, implicitement reconnue par Liliane Bettencourt avec l'annonce du « rapatriement » en France des sommes qu'elle détient sur des comptes à l'étranger, et la question de ses liens directs et indirects avec un membre du gouvernement.
L'implication de Woerth en fait une affaire d'Etat

Affaire d'Etat, surtout, avec la relation entre cette affaire et un membre important du gouvernement, le ministre du Travail, et précédemment du budget, Eric Woerth, qui se retrouve en plein conflit d'intérêts potentiel.

Lien direct avec la présence de son épouse, Florence Woerth, au sein de Clymène, la holding gérant la fortune de la propriétaire du groupe L'Oréal, gérant par là même les pratiques potentiellement illégales d'évasion fiscale. Là encore, bien tardivement, Madame Woerth a fait annoncer -par son mari ! - qu'elle démissionnait de la société.

Le nom d'Eric Woerth apparaît directement dans de nouvelles pièces de cette affaire, tout comme celui de l'ancien conseiller juridique de l'Elysée, Patrick Ouart, auquel sont prêtés des propos accablants d'ingérence dans une affaire de justice.

Ce dossier de plus en plus complexe devient plus clair si on le prend, comme une pièce de boulevard, à travers ses personnages et ses rebondissements.
Quatre premiers rôles

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Liliane Bettencourt

A 87 ans, la richissime héritière de L'Oréal a-t-elle toute sa tête ? Ou est-elle devenue une femme âgée manipulée par un entourage rapace ? C'est tout l'enjeu du procès qui s'ouvre le 1er juillet à Nanterre, sur plainte de sa propre fille, François Bettencourt-Meyers.

La dernière apparition « publique » de Liliane Bettencourt fait en tous cas réfléchir : recevant, à sa demande, un journaliste du Monde, l'entretien a été interrompu à la 21e minute à la demande du conseiller financier de l'octogénaire agacé par les questions, sans que celle-ci ne comprenne réellement pourquoi.

Liliane Bettencourt avait réussi, jusqu'à récemment, à faire passer l'image d'une « vieille dame indigne » (pour reprendre le titre d'un film de René Allio) ayant trouvé dans la compagnie d'hommes plus jeunes le réconfort de ses années de vieillesse, quitte à y laisser une partie de sa fortune, près d'un milliard d'euros.

Les révélations en cascade nuancent ce cliché sympathique et font apparaître des aspects plus sordides, dans lesquels l'argent règne en maître dans une ambiance fin de siècle. Et dans lesquels l'une des fortunes emblématiques de France, liée de surcroît à la famille politique gaulliste, apparaît surtout préoccupée par la dissimulation d'une partie de ses biens pour échapper à l'impôt en France.

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Françoise Bettencourt-Meyers

La fille de Liliane Bettencourt a beau être richement dotée par sa famille, elle n'en mène pas moins une croisade judiciaire et médiatique pour sortir sa mère de ce qu'elle pense être les « griffes » du photographe François-Marie Banier.

Françoise Bettencourt-Meyers se fait personnellement discrète, sans apparition médiatique, mais elle n'en mène pas moins une action déterminée par avocats interposés.

La fille de Liliane et de son défunt mari et ex-ministre André Bettencourt est par ailleurs l'auteur de plusieurs livres, dont « Les Dieux grecs, généalogies », en 2001 et « Regards sur la Bible », paru en 2008. On est loin, en effet, de l'univers de sa mère et de ses nouveaux amis.

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François-Marie Banier

C'est l'homme par qui le scandale arrive. Depuis 2001, ce dandy photographe et écrivain de 62 ans distrait Liliane Bettencourt, qui, en échange, le couvre de ses largesses au prix fort, quelque 800 millions d'euros.

Il est cité à comparaître le 1er juillet au tribunal de Nanterre qu'il devra convaincre qu'il ne manipule pas, voire ne menace pas, comme le laissent entendre de nouvelles révélations, Liliane Bettencourt, et comme l'en accuse la fille de la richissime propriétaire de L'Oréal.

Connu du Tout-Paris et de la jet-set, François-Marie Banier a côtoyé, photographié, amusé le who's who artistique et mondain des dernières décennies. Mais c'est avec Liliane Bettencourt qu'il voit aujourd'hui sa fortune décupler, avec une succession de cadeaux dont le tribunal décidera s'ils sont octroyés en toute connaissance de cause par sa bienfaitrice.

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Patrice de Maistre

Moins voyant initialement dans les affaires, Patrice de Maistre est aujourd'hui dans l'œil du cyclone. Lointain descendant du philosophe contre-révolutionnaire et ésotériste du XVIIIe siècle Joseph de Maistre, il est le gestionnaire à temps plein de fortune de Liliane Bettencourt.

Dans les enregistrements révélés la semaine dernière par nos confrères de Médiapart, il apparaît comme le grand organisateur de la fraude fiscale pour le compte de sa cliente, soucieux de faire le ménage dans ses comptes en Suisse et à Singapour, ou dans le camouflage d'une célèbre île seychelloise de rêve, qui échappe à l'écran radar de Bercy.

Patrice de Maistre est également l'homme qui interrompt le journaliste du Monde Michel Guerrin lorsqu'il pose des questions trop précises à Madame Bettencourt. Le journaliste du Monde écrit :

« Autant Liliane Bettencourt est restée sereine, semblant même étonnée que l'entretien s'arrête, autant Patrice de Maistre est fébrile pendant ces 21 minutes. »

Les acteurs du coup de théâtre

On leur doit les derniers rebondissements, mais surtout la transformation de l'affaire de simple conflit familial (même si, s'agissant de l'une des plus grandes fortunes de France, rien n'est « simple ») en affaire d'Etat.

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Pascal B.

« Il s'appelle Pascal, il a été merveilleux avec mon mari, mais après… Quand les gens ont perdu un centre, ils divaguent. Et là, pour divaguer, Pascal a été fort… »

Voilà comment Liliane Bettencourt parle, dans Le Monde, de Pascal B., l'homme à qui on doit le dernier rebondissement.

Pendant un an, de mai 2009 à mai 2010, cet ancien maître d'hôtel de la famille Bettencourt a enregistré avec un simple dictaphone toutes les conversations en présence de sa patronne. Pascal B. a remis 28 CD-ROM contenant les enregistrements à Françoise Bettencourt-Meyers, qui les a remis à la justice (et qui se sont accessoirement retrouvés sur Médiapart et dans Le Point…).

Ce qui a valu à Pascal B. de se retrouver en garde à vue à la suite de l'ouverture d'une enquête préliminaire pour atteinte à la vie privée, tout comme l'informaticien qui a recopié les enregistrements, et qui est le mari d'une ancienne comptable licenciée par l'actionnaire de référence de L'Oréal. De quoi faire hurler au « complot » Me Georges Kiejman, l'avocat de Liliane Bettencourt (voir plus loin).

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Florence Woerth

Peut-on être l'épouse d'un ministre du budget et gérer l'une des plus grandes fortunes du pays ? Florence Woerth ne s'est peut-être pas posé la question, et Eric Woerth, son ministre de mari, a beau dire que sa femme a droit à sa propre carrière comme tout citoyen -elle est par ailleurs membre du conseil d'administration de Hermès-, le mal est fait.

Dans les enregistrements des conversations entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre, qui s'occupe de ses finances, ce dernier affirme que c'est le ministre qui lui a demandé d'engager sa femme. Celle-ci a donc travaillé de 2007 à 2010 dans la holding gérant les affaires de Liliane Bettencourt, dont on sait désormais qu'elles n'étaient pas en parfait accord avec la fiscalité française que défendait son mari.

Florence Woerth déclare avoir tout ignoré de l'évasion fiscale organisée à grande échelle, et c'est possible vu qu'elle s'occupait officiellement de la gestion des dividendes de L'Oréal.

Sa démission, lundi, apparaît toutefois comme une tentative bien tardive d'éteindre l'incendie avant qu'il ne gagne son mari. Elle ne fait qu'accréditer qu'il ne se passait pas, au sein de la holding, que de la comptabilité routinière, et que ce n'était sans doute pas la place de l'épouse du ministre du Budget de la République, même en se tenant à bonne distance des dossiers délictueux.

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Eric Woerth

Pour le ministre du Travail, c'est évidemment un « complot » pour l'affaiblir au moment où il annonce les termes de la réforme des retraites. Mais si la coïncidence est effectivement dommageable pour son action ministérielle, plus embarrassants sont, pour lui, les propos de Patrice de Maistre dans les enregistrements effectués par le maître d'hôtel de Liliane Bettencourt.

Le 29 octobre 2009, le financier de Madame Bettencourt déclare à sa patronne :

« J'ai fait venir le ministre Eric Woerth.

- Qui c'est celui-là ?

- Alors, c'est le mari de Madame Woerth que vous employez, qui est l'une de mes collaboratrices, qui n'est pas très grande. […] Mais lui est très sympathique et c'est notre ministre du Budget. […] Il est très sympathique et en plus, c'est lui qui s'occupe de vos impôts, donc je trouve que ce n'était pas idiot. C'est le ministre du Budget, il est très sympathique, c'est un ami ».

Le ministre se dit « déontologiquement très à l'aise » dans cette affaire, et refuse d'envisager toute idée de démission comme le demande une partie de l'opposition.

Mais pour le ministre qui utilisait il y a peu des listings volés d'exilés fiscaux français pour se draper dans les habits de l'inquisiteur de la fraude, cette affaire est plus qu'embarrassante. Et mérite plus que des explications par voie de presse, mais une enquête en bonne et due forme sur le possible conflit d'intérêt auquel elle a pu donner lieu. C'est à ce seul prix que sa réputation sera sauvée.
Les pom-pom boys

Les avocats des deux parties -Liliane Bettencourt et sa fille Françoise- se livrent à des effets de manche rarement vus dans ce milieu qui en a pourtant l'habitude. Et, fait sans précédent, deux avocats menacent de se poursuivre en diffamation pour des affaires concernant leurs clients.

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Me Georges Kiejman

Ancien ministre et ami de François Mitterrand, marqué à gauche, Me Kiejman fut également l'avocat qui démêla les affaires privées de Nicolas Sarkozy lors de son divorce avec Cécilia.

A 77 ans, il défend ici Liliane Bettencourt avec une vigueur tout à fait exceptionnelle. Au point d'accuser son collègue Olivier Metzner, l'avocat de la fille de sa cliente, d'être le « cerveau du complot » que serait selon lui l'affaire des enregistrements effectués par l'ancien maître d'hôtel.

Il déclarait au Journal du dimanche :

« Si la justice a un peu de courage, elle traînera Olivier Metzner devant le tribunal correctionnel comme auteur du délit de divulgation de documents enregistrés clandestinement. Olivier Metzner ne fera croire à personne que ce n'est pas lui qui a distribué les extraits d'enregistrements à ses poissons pilote habituels dans la presse. »

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Me Olivier Metzner

Françoise Bettencourt-Meyers n'a pas choisi n'importe quel avocat pour la représenter. A 47 ans, Olivier Metzner multiplie les affaires complexes et à haut risque médiatique, et il est d'ailleurs en ce moment même l'avocat de Jérôme Kerviel, le trader de la Société Générale.

Il a autrefois défendu des personnalités aussi diverses que Loïc Le Floch-Prigent, ancien PDG du groupe pétrolier Elf, Jean-Marie Messier, ex-patron de Vivendi, ou encore Jacques Crozemarie, ancien président de l'Association pour la recherche sur le cancer poursuivi pour fraudes.

Dans l'affaire Bettencourt, il a frappé un grand coup avec les enregistrements du maître d'hôtel qu'il a remis à la justice, et qui risquent de peser lourd dans le procès qui s'ouvre le 1er juillet. Il dément bien sûr être à l'origine de l'espionnage auquel s'est livré Pascal B., mais il en utilise sans complexes toutes les opportunités offertes à sa cliente.

Le choc Kiejman-Metzner est devenu aussi violent que la froide hostilité entre leurs deux clientes. Cela met de l'animation dans un dossier qui, après avoir amusé, inquiète aujourd'hui sur les mœurs de la République et a des effets collatéraux politiques inattendus.

Photo : Eric Woerth et sa femme Florence Woerth à Roland-Garros en juin 2009 (Charles Platiau/Reuters)

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