A LA UNE Des instits en guerre contre les formations « commerciales »

Publié le


Des manuels scolaires sur une étagère (House Of Sims/Flickr/CC).
A LA UNE

Des instits en guerre contre les formations « commerciales »




Des enseignants de la région toulousaine se sont plaints de leur inspecteur d'académie : ils en ont assez de se voir imposer des formations organisées main dans la main avec les maisons d'édition. « C'est une collusion entre une entreprise commerciale et l'institution à laquelle nous appartenons », argumentent-ils dans un texte. « Pure paranoïa », répondent le monde de l'édition et l'inspection d'académie.

Tous les enseignants des écoles maternelles et élémentaires reçoivent dix-huit heures de formation obligatoire par an. Il s'agit de mettre à jour leurs compétences ou de réfléchir à des nouvelles pratiques à expérimenter en classe. Ce qui n'est pas sans poser un problème, selon Christian Borgetto, enseignant à l'école élémentaire de Nailloux (Haute-Garonne) :

« Nous avons de plus en plus de formations organisées par les maisons d'édition du type Hatier, Hachette ou Bayard, qui viennent faire la pub pour leur manuel. »

Des livres « sans aucun rapport avec l'enseignement »

L'homme prend pour exemple la formation que tous les enseignants du primaire de Haute-Garonne ont reçu le 15 décembre dernier : Marie-Lise Peltier, auteur du manuel de mathématiques « Euro Maths » chez Hatier, s'est déplacée pour une conférence (une animation pédagogique dans le jargon). Commentaire de Christian Borgetto :

« Sans remettre en cause les qualités de Mme Peltier, nous estimons que cette conférence n'était qu'une vaste opération commerciale. Il y avait une table où nous pouvions acheter le manuel et même des ouvrages de jeunesse sans aucun rapport avec l'enseignement. C'est une collusion entre l'entreprise et l'école. »

Une de ses collègues explique que les formations pour les enseignants de l'école maternelle de Nailloux « ne valent pas mieux » :

« Une directrice de collection de chez Bayard est venue nous parler pendant deux heures de comment elle concevait Popi et Les Belles histoires. Il y avait des banderoles de Bayard dans la salle, et à aucun moment nous n'avons discuté de comment utiliser ces magazines en classe. A la fin de la conférence, nous lui avons dit : “Vous êtes là pour faire de la pub ! ” Elle était gênée. »

« Personne n'a jamais rien dit »

Christian Willheln, inspecteur d'académie adjoint de la Haute-Garonne défend ces initiatives :

« Notre académie a besoin de progresser en mathématiques, nous avons fait venir Marie-Lise Peltier, une enseignante de renommé internationale, rien de plus. Elle est venue exposer sa recherche et ses travaux et à aucun moment elle n'a pas fait de la pub pour son livre.

Je suis très surpris par les revendications de ce petit groupe. Les académies organisent des conférences avec les auteurs de manuels depuis au moins vingt ans, et personne n'a jamais rien dit. »

Une pratique confirmée par le Yéti, blogueur à Rue89 et travaillant depuis vingt-cinq ans dans le domaine de l'édition scolaire :

« Les circonscriptions font souvent appel aux éditeurs scolaires pour avoir des intervenants lors d'animations pédagogiques. Ces intervenants sont en général des auteurs de manuels, mais aussi enseignants eux-mêmes.

Il n'y a pas de collusion, ni d'accord secret. Pas même le moindre contrat commercial garantissant l'achat d'un nombre prédéterminé d'ouvrages. Ces accusations, qui ressortent ponctuellement, relèvent de la pure paranoïa. »

Des économies de bout de chandelle ?

Du côté de la salle des profs, on soupçonne les académies de faire venir des auteurs de manuels pour faire des économies de bout de chandelle. Un intervenant gratuit, c'est un formateur salarié en moins.

L'inspecteur adjoint Christian Willheln reconnaît que « le plus souvent, les frais de transport et de logement sont pris en charge par la maison d'édition », mais il dément toute arrière-pensée financière :

« Les frais de formation des enseignants ne représentent absolument pas un coût exorbitant. C'est pour son intérêt pédagogique que nous choisissons un intervenant et pas pour économiser quelques euros. »

Le Yéti, lui, y voit une sorte de donnant-donnant :

« L'éditeur paie le plus souvent les frais de déplacement de l'intervenant. En contrepartie, une petite place lui est réservée pour la présentation des livres de l'intervenant, plus quelques autres titres correspondant au sujet de l'intervention. »

Au mois de janvier, les enseignants de l'école élémentaire de Nailloux recevront une autre formation avec un acteur du monde de l'édition. Le 15 décembre dernier, 7 sur 10 enseignants inscrits avaient choisi le boycott.

Photo : des manuels scolaires sur une étagère (House Of Sims/Flickr/CC).


Commenter cet article