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L'extrême-gauche au filtre télévisuel

  Hier soir, France 5 programmait dans le cadre de l'émission «La case du siècle , animée par Fabrice d'Almeida un documentaire intitulé L'extrême-gauche en France, le poids de l'héritage.

Il est toujours agréable de voir un documentaire sur le sujet qui ne soit pas hystérique (genre : « les folies de la passion révolutionnaire ») ou complotiste (« ils sont partout, les trotskystes »), et il est toujours marrant dans des images d'archive de reconnaître, ou bien des copains1, ou bien Michel Field dans une réunion de la Ligue Communiste, ou bien encore André Glucksmann parlant socialisme avec Michel Foucault et Maurice Clavel - oui, c'était une autre époque. Et il est toujours plaisant de voir toutes ces images, même si parfois celles-ci manquaient un peu de variété (ainsi, il m'a bien semblé avoir vu au moins deux fois la même séquence d'un groupe de chevelus dans une réunion venir illustrer le commentaire. L'extrême gauche, c'est des djeuns à dreadlock avant tout, faut croire.).

 

Un bon moment donc, un moment intéressant même, mais qui est aussi typique du traitement réservé à l'extrême gauche dans les médias. Et je vais donc un peu râler...

 

Cela ne fait pas longtemps que j'ai la télé, je découvrais cette émission, qui m'a l'air d'être une émission d'histoire sérieuse sur une chaîne sérieuse, et qui en tous cas est présentée par un historien reconnu. Or voici, la liste des intervenants tels que présentés par les sous-titres à l'image, plus ou moins dans l'ordre d'apparition :

  • Alexandre Adler, « essayiste »

  • Christophe Bourseiller, « historien »

  • Philippe Raynaud, « philosophe politologue »

  • Claude Cabanes, éditorialiste à L'Humanité

  • Alain Krivine, « porte parole du NPA »

  • Aurélie Trouvé, « Attac »

 

Dans le cadre d'une émission d'histoire, il est étonnant, si l'on parcourt cette liste, de n'y trouver qu'un seul historien, Christophe Bourseiller, qui est un historien un peu particulier, puisque sa page Wikipédia nous annonce un « spécialiste notamment des mouvements minoritaires, des musiques industrielles et de la new wave des années 1980, des extrémismes politiques et des contre-cultures»? Il a donc publié sur un peu tout, en mêlant parfois dans le même livre extrême gauche et extrême droite2, avant de faire de l'observation participante dans la Franc-Maçonnerie3. Il a beau être prof à Sciences Po depuis 2003 et mener une thèse à Paris I4, cette fascination pour les marges plus ou moins occultes et cette spécialisation générale dans tous les « extrémismes » forge des grilles de lecture quand même un peu particulières. Je me souviens l'avoir vu intervenir par exemple dans un reportage sur le satanisme en France et se promener dans les bacs d'un disquaire en sortant un album de Cradle of Filth à la pochette bien choc, en disant un truc du genre : « vous vous rendez compte, c'est autorisé en France, ce genre de choses ? »5. Ses ouvrages sont souvent bien informés, mais pas toujours d'une très grande rigueur d'analyse, et une des ses interventions dans le reportage de France 5 consiste par exemple à essayer de savoir, parmi les 3 grands courants du trotskysme français, quel est le plus sectaire, quel est le plus violent, quel est le plus intransigeant, etc.

Mais enfin, Christophe Bourseiller a publié des choses malgré  tout bien informées sur le sujet. Qui peut en dire autant parmi les autres intervenants du panel, si l'on excepte ceux qui y figurent en tant que « témoins », comme Alain Krivine et Aurélie Trouvé (choix étrange, d'ailleurs. Pour Krivine, on voit bien, mais je suis pas sûr qu'Aurélie Trouvé se retrouve dans la notion d' « extrême gauche », ou que l'extrême-gauhe se retrouve dans Aurélie Trouvé non plus, d 'ailleurs) - ? Le politologue Philippe Raynaud, auteur en 2009 de L'extrême-gauche plurielle, fait des interventions de politologue médiatique, c'est à dire creuses et un peu soporifiques, et il n'y aura rien à en dire, donc.

 

Mais, au fait, en quoi Alexandre Adler et Claude Cabanes sont-ils des spécialistes de l'extrême gauche ?

 

Pour Alexandre Adler, cela s'explique facilement : il est spécialiste de absolument tout, et donc de ça aussi. Mais son impressionnante culture, indéniable (et qui se manifeste à nouveau ici, c'est vrai qu'il y connaît quand même un rayon), ne l'empêche pas de raconter parfois n'importe quoi avec un aplomb qui laisse pantois6... et qui se manifeste à nouveau ici. En fait, si on voulait être méchant, on demanderait pourquoi ces deux éditorialistes que sont Claude Cabanes et Alexandre Adler n'interviendraient pas plutôt sur le stalinisme que sur l'extrême-gauche, ce qui leur permettrait de nous raconter une partie de leur carrière et de leur formation intellectuelle...

 

Bref, ce que l'on peut se demander, c'est pourquoi dans une émission sérieuse sur une chaîne sérieuse, l'extrême-gauche ne mériterait-elle pas outre des témoins plus représentatifs et variés, des intervenants qui soient tous d'authentiques chercheurs reconnus sur le sujet ?

Pourquoi pas Jean-Paul Salles ou Florence Joshua, auteurs de travaux universitaires sur la LCR ?

Pourquoi pas Isabelle Sommier, auteure d'une thèse remarquée sur la violence révolutionnaire dans l'après 68 ? Ou quelqu'un qui travaille comme elle en sociologue des « nouveaux mouvements contestataires », comme par exemple Lilian Matthieu ?

Pourquoi ne pas avoir fait appel sur un tel sujet à l'équipe de Dissidences, qui depuis des années s'efforce de nourrir un travail de recherche « scientifique» et non partisan sur l'extrême-gauche7 ?

 

 

 

Au vu choix des intervenants, il semble bien que la logique du champ médiatique soit différente de celle du champ académique.

 

[Rajout a posterori : on me signale que l'équipe de Dissidences avait déja publié une critique de ce documentaire lors de sa première diffusion. Voir :

http://www.dissidences.net/documents/articlesinedits_docu_extreme_gauche_france.pdf ]


 

Voici en tous cas la liste – discutable, certainement – des points qui m'ont semblé poser problème dans le documentaire :

 

  • Il y a d'abord un problème manifeste de définition du champ du sujet. Si l'altermondialisme ou même Attac c'est « l'extrême-gauche », alors il ne fallait pas passer sous silence le PSU pour les années 1970, ou bien encore le rôle d'un Marceau Pivert dans les années 30

 

 

  • Dans le même ordre d'idées, l'usage récurrent et indifférencié du vocable « ultra gauche » est agaçant. L' « ultra gauche », c'est un terme généralement utilisé pour désigner une série précise de courants type « conseillistes » ou « bordiguistes », si je ne m'abuse. Je sais que, depuis le pétage de plombs de Michèle Alliot-Marie lors de l'affaire de Tarnac8 ,ce mot est l'objet d'un usage très extensif, mais est-ce bien une raison pour que Christophe Bourseiller et Claude Cabanes l'emploient à tort et à travers tout au long de l'émission ?

 

  • Il est bizarre de dire que face au « socialisme dans un seul pays » de Staline, Trostky a défendu la thèse de la « Révolution mondiale et permanente ». Dit comme ça, on a l'impression que le truc de Trotsky c'était de foutre le bordel partout et tout le temps. En fait, l'idée de révolution mondiale s'oppose bien à celle du socialisme dans un seul pays, mais la notion de révolution permanente est différente et très particulière. Elle renvoie chez Trostky, après la première Révolution (vaincue) en Russie en 1905, à l'idée selon laquelle même un pays arriéré comme la Russie pouvait passer d'un seul mouvement révolutionnaire continu du stade de l'autocratie féodale à la transition au socialisme, sans devoir s'arrêter en route à l'étape de la « révolution bourgeoise », qui amènerait déjà dans un premier temps et pour quelques décennies la démocratie parlementaire tout en maintenant l'exploitation capitaliste. En gros, Trotsky décrit au lendemain de 1905 ce qui s'est passé ensuite en 1917. C'est cela que désigne la notion, et rien d'autre, même si l'expression, par son côté « révolutionnariste », a séduit depuis, et parfois pour le meilleur....

 

 

 

 


 

 

  • Claude Cabanes, un peu perdu, aligne les perles tout au long de ses interventions :

    - chez lui, la France est d'abord plus révolutionnaire que les autres, comme un phare pour les mouvements d'émancipation. C'est ce qu'on appelle être coco façon « Cocorico » !

    - il paraît que le choix majoritaire de la IIIe Internationale au Congrès de Tour aurait été celui d'un « aveuglement délibéré » (expression qu'il répète). On savait les post-staliniens politiquement déboussolés, mais pas au point de parler d'aveuglement pour désigner l'acte fondateur du Parti dont il sont, au moins administrativement, les héritiers.

    - encore plus fort : Claude Cabanes parle d'un divorce ancien entre son parti et les trotskystes, ce qui est vrai, mais il le renvoie aux désaccords entre Lénine et Trotsky au moment de la Révolution Russe. Heu....quels désaccords ???? Décidément, il y a des légendes staliniennes qui ont échappé à la déstalinisation et à la « mutation », étant donné que 1917 est pile l'année où Trotsky et Lénine sont exactement sur le même longueur d'onde, Trotsky se ralliant à Lénine sur la question du Parti, et Lénine, contre bien des « vieux bolsheviks, se ralliant de fait à Trotsky sur la question de la dite « révolution permanente ». Le divorce historique n'est manifestement pas entre Lénine et Trostky, ni en 1917 ni après, mais entre Staline d'un côté et Lénine-Trotsky de l'autre.

    - enfin, dans son intervention conclusive sur le bilan de tout ça, Claude Cabanes se lâche complètement et explique que la substitution croissante de fractures ethniques aux fractures de classe porte une partie de la population vers la fameuse « ultra-gauche ». Mais de quoi parle-t-il ???????

 

 

Alexandre Adler dit pas mal de choses intéressantes, mais à plusieurs moments, nous propose avec une assurance déconcertante des analyses qui ne le sont pas moins :- à propos des divisions du trotskysme en France, il y aurait trois matrices aux trois grands courants : le syndicalisme révolutionnaire, qui « a donné » [il le dit comme ça].. Lutte Ouvrière !!! ; la contestation étudiante [ si je me souviens bien], qui a donné la LCR ; et l'opposition de gauche dans la SFIO, qui a donnée le lambertisme. Quand on sait que les racines du lambertisme sont beaucoup plus nettement syndicales que pour les deux autres, et que LO est probablement la moins « syndicaliste révolutionnaire » des trois, on est quand même un peu surpris de ce schématisme ainsi asséné.- dans la relance du trostkysme dans les années 1960, Adler voit le rôle de ce qu'il appelle le « tiers-mondisme » (en fait, à l'époque, le soutien aux luttes anticoloniales, dont il semble douter de la pertinence), et parle pour les trotskystes d'une « fidélité au gouvernement algérien ». On a de quoi êtres triplement surpris, et notamment dans le cas des lambertistes (qui ont soutenu Messali Hadj contre le FLN) et de Voix Ouvrière (future Lutte Ouvrière), qui a toujours considéré que les uns et les autres représentaient une forme de nationalisme bourgeois vis-à -vis duquel les communistes ne devaient avoir aucune illusion.- il estime que « l'UJC-ML de Benny Levy a marqué Mai 68 », ce qui surprendra les anciens combattants des barricades étudiantes, puisque cette organisation est devenue fameuse en son temps justement pour les avoir désertées. Retirés volontairement du cœur du mouvement étudiant pour méditer la théorie marxiste à la sauce Althusser dans les locaux de l'ENS, on peut penser que ces étudiants maoïstes n'ont pas non plus joué un grand rôle dans la propagation de la grève ouvrière les jours suivants. Il n'y sans doute que dans une certaine mythologie propagée par les ex maos ayant bine réussi leur reconversion que l'Ujcml a joué un grand rôle en Mai 68.- certains jugements de l'éditorialiste, toujours définitifs et sans nuances, apparaissent contradictoires entre eux : ainsi,  il affirme – à juste titre- que la force du trotskysme en France dans les années 1970 a joué un rôle décisif pour empêcher une dérive terroriste à l'italienne, grâce à « ses origines démocratiques antistaliniennes » ; oui mais, il n'en estime pas moins que l'extrême gauche actuelle - qui est infiniment plus dominée par les trotskysme qu'elle ne l'était dans les années 1970, la concurrence maoïste ayant rendu l'âme - peut nourrir la condamnation de la démocratie par une partie de la population, et qu'une partie des représentants actuels de l'extrême-gauche finira à l'extrême-droite (il est dommage que notre futurologue préféré ne cite pas de noms, ce qui permettrait de vérifier quelques années plus tard la pertinence de la calomnie) - enfin, affirmer comme le fait Alexandre Adler que l'anarchisme a quasiment disparu de la circulation parce que aspiré par les lambertistes via FO, c'est un peu simplifier le cas d'Alexandre Hébert et surtout en faire une généralité incroyablement abusive.

 

 

  • Le ton du reportage, dont les interviews semblent avoir deux ans d'âge, apparaît un peu daté, en dissertant sur le boulevard ouvert à l'extrême gauche par la chute du mur de Berlin – ceux qui ont milité dans ses rangs à cette époque savent que c'est un peu plus compliqué que ça - , sur l'omniprésence de l'extrême gauche et, plutôt dans la bouche d'Alain Krivine, sur la forte dynamique du NPA qui inquiète le Parti Socialiste. Avec la crise économique et l'absence d'occupation par l'extrême-gauche du encore plus grand boulevard qui lui était potentiellement ouvert, on voit que malheureusement le documentaire a tendance à surestimer l'impact de son objet.

 

Sinon, quand même, hein, c'est pas mal, et ça vaut le coup de le regarder, ce reportage...

 

Yann Kindo

1Pour moi, c'était surtout cette image d'Olivier Besancenot s'avançant vers la tribune d'un gros meeting à Valence en 2007, en portant un tee-shirt des Reynolds en lutte.

2Les ennemis du système, en 1989, coécrit avec..André Bercoff !!!

3Un maçon franc, récit secret, 2010

4Le sujet n'est pas précisé sur la page Wikipédia. Si quelqu'un le connaît...

5On admettra volontiers avec Christophe Bourseiller que dans le genre black métal symphonique, Cradle, c'est quand même vachement moins bien que Dimmu Borgir, mais est-ce une raison pour demander son interdiction, enfin ?

6Voir à ce sujet la rubrique qui lui est consacrée sur le site de l'Acrimed :

http://www.acrimed.org/rubrique296.html

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