une bonne fois sur le Front de gauchePar Jacques Fortin

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Le front de gauche est une opération de rattrapage d'un électorat qui pouvait échapper à la gauche au profit d'une gauche radicale et Mélenchon y est, grosso modo, en service commandé. Voilà ce que j'aborde par la bande dans plusieurs billets précédents et qui énerve comme une attaque ad hominem envers l'ex sénateur (durant trente ans) Mélenchon. Alors cette fois allons-y... de front !

Ce que je dis sur l'opération front de gauche n'a rien de parano ni d'une théorie du complot. Le front de gauche est un projet politique que partagent à des degrés divers le PS qui en a besoin, Mélenchon qui s'est offert pour le faire, Picquet qui l'y poussait depuis dix ans, et le PCF qui, bon an mal, est contraint, faute d'y pourvoir seul, de s'y rallier, et un certain nombre d'autres. Il suffit d'avoir suivi de près les débats de la dernière décennie où tout cela a été dit et redit. Le PS en a besoin parce qu'après avoir beaucoup fait croire, beaucoup trompé, il a perdu une partie de son électorat qui a contre lui non seulement une dent mais un dentier entier par trop de promesses bafouées, de désinvolture arriviste mais surtout de ravages capitalistes, et une autre partie qui demeure désormais dans la relégation d'emplois perdus, de perspectives bouchées et de cités laissées à l'abandon, entre autres par la grâce du ministre mitterrandien Tapie. Donc voici l'opération front de gauche comme un filet à poissons perdus, le Front peut dire des choses plus ou moins radicales sans rire ni faire rire (jaune) contrairement au PS.

Soit dit en passant si Mélenchon avait vraiment voulu rompre avec le PS parce que trop c'était trop, ce qui est compréhensible, même si, comme lui, on a trouvé en son temps que le traité de Maastricht était un bon compromis de gauche... on se demande pourquoi ça ne l'a pas pris à la sortie du référendum : alors les choses étaient claires comme de l'eau de roche, le PS jusqu'au cou dans le libéralisme et de fait la main dans la main avec la droite. Non, ça lui est venu tout à coup après la présidentielle où... non seulement la gauche fut battue, mais toute la gauche de la gauche de LO, Bové, Buffet à Voynet même, s'était effondrée sauf Besancenot, et où les journaux voyaient en lui le seul opposant au sarkozisme triomphant ?

L'objectif est simple, il n'a rien de tortueux ni n'a été concocté dans des conspirations cavernicoles. Il ne s'agit pas d'embêter la LCR, ni ensuite le NPA, quelques milliers de militants, ni Olivier intuitu personnae, la popularité ça va ça vient. Il s'agit d'enrayer la constitution d'une force radicale, mettant en cause les institutions (la Rrrépublique), qui se veut indépendante du PS par lequel il faut en passer pour avoir des élus, faute de proportionnelle, qui s'oppose aux unions multiples et diverses concoctée dans les cénacles sociaux libéraux nourris à Davos, et qui est décidée à s'en prendre au système autrement qu'à la marge ou avec des gants (les petits pas qui donneraient demain de grandes avancées, et qu'on paye très cher comme la CMU qui dégage la voie à la privatisation de la sécu, ou les 35h qui se font avec blocage des salaires, pertes d'avantages et sans contreparties en embauche).

Il se trouve qu'en France c'est la LCR qui s'est mise en position de lancer cette force (sans qu'elle puisse à elle seule prétendre l'accoucher, c'est sûr), LO s'y étant dérobée en son temps (ce qui lui a occasionné une scission et le dépérissement de l'audience de sa porte parole). Il y avait un début de péril à gauche. Il fallait endiguer cela. D'où le front.

Ce Front de gauche se nourrit d'une réthorique rôdée, si rôdée qu'elle en est usée jusqu'à la corde et ne tient plus que par le désespoir de la vieille gauche de la gauche et le désarroi populaire. Le credo en est le "rassemblement", et "l'unité" l'amen, la liturgie se déroule en de longues négociations qui doivent déboucher sur le sacrement du "contenu" dont chacun sait fort bien qu'il sera jeté aux orties dès que la gauche approchera du pouvoir. Ce verbiage sentimental crypto religieux cache à peine l'impatience des appareils politiques compatibles avec le PS de participer aux institutions pour survivre, et le besoin du PS de ne pas perdre au deuxième tour ce réservoir à majorité que sont ces voix qui ne croient plus en lui mais que la "dynamique" peut conduire à voter quand même à la façon de ces trois singes : en se bouchant les yeux, les oreilles et la bouche.

Le credo est invoqué avec des trémolos sur l'urgence de la misère sociale (ce qui est assez exécrable), alors que les dévôts élus iront ensuite la brader au gouvernement. L'excuse tout en lamentations sera alors que les électeurs n'ayant pas été assez nombreux (les crétins ?) à voter pour la vraie gauche, celle-ci a fait ce qu'elle a pu, pas grand chose fac à l'ogre social libéral.  (Ce qui les autorise à tromper ceux à qui ils ont ainsi intimé de voter pour eux ?!).

Un complément théologique est né de l'épisode référendaire : la gauche de la gauche serait majoritaire dans la gauche, et il suffirait de remettre l'unité sur ses rails pour qu'on soit emporté par "la gagne", qu'on se trouve "devant" ( le PS). Mirage suffisemment clinquant pour qu'on puisse passer assez vite sur les contenus et... la relation au PS. Puisqu'on serait majoritaire dans la gauche... pardi. En admettant même le miracle du mirage, être majoritaire dans la gauche ne suffit pas à être majoritaires tout court, et on peut faire confiance au PS pour monnayer politiquement très durement ses votes adossé à la coalition de fait que constituent la logique des institutions, les medias capitalistes, l'Europe, la grande finances et tutti quanti. Le miracle tournerait vite au cauchemard. L'irréalisme n'est pas du côté que l'on croit.

Bref la double question du PS et des institutions ne souffre pas de réponse dilatoire ni de compromis. Sinon cela donne Buffet et Mélenchon dans un gouvernement qu'on a vu naguère prendre à Barcelonne puis Lisbonne les engagements sur les retraites et la sécu dont nous souffrons aujourd'hui. Ce qu'on oublie et qu'il faut redire, à Mélenchon en particulier même si ça énerve. Et tous les discours sur la constituante relèvent, avec cette stratégie, de la rêverie ou... de la poudre aux yeux destinée à estourbir les consciences radicales.

Car cette stratégie veut s'en tenir aux bulletins de votes (républicains, n'est-ce pas) et fait l'impasse sur un phénomène, une broutille, trois fois rien : l'irruption des mobilisations populaires, des manifs, des grèves, des situations insurrectionnelles qu'on connaît à nouveau ces derniers temps.  Des gens quoi, pas de leurs bulletins de vote, non. D'eux : rassemblés en effet, décidés à se mettre en mouvement et à contester l'ordre des choses et les vieilles stratégies endormeuses.

La seule solution réaliste, la seule unité dynamique. Et pas une voiture balai de voix rétives, au profit d'un éternel recommencement social naguère démocrate, aujourd'hui libéral.

Voilà.

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