La République face au retour du religieux

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En s'appuyant sur la pensée de J.J. Rousseau, le jeune chercheur et philosophe Pierre Crétois (Université de Poitiers) explore et rétablit les rapports historiques et théoriques entre la République et les religions. Il s'inquiète de l'exploitation électoraliste des convictions religieuses opérée par Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy.

 

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L'unité du peuple est-elle menacée par la politique identitaire du gouvernemen

MEDIAPART

t et le retour du religieux qu'elle opère? On pensait pouvoir faire reculer la «bête immonde» du fascisme. Mais on a banalisé ses idées. À défaut d'avoir été des remparts, MM. Besson, Hortefeux et Sarkozy ont été les meilleurs pourvoyeurs.

Mme Le Pen a raison, on préfèrera toujours l'original à la copie. Les sondages pleuvent et ne cessent de lui donner raison. Encore aujourd'hui, elle est créditée de 19% des intentions de vote au premier tour, contre 29% pour Dominique Strauss-Kahn et 22% pour Sarkozy (Sondage Ifop sur les intentions de vote des Français au premier tour réalisé du 14 au 17 février 2011). On aurait pu légitimement s'attendre à ce que les «communicants» et les plumitifs gouvernementaux y voient les conséquences d'une politique désastreuse construite sur un populisme identitaire sans issue. Mais on constate que loin de faire machine-arrière, le gouvernement estime qu'il faut en remettre une couche.

Les éléments de langage sont posés: Marine Le Pen mettrait en scène de vraies questions. Les prières des musulmans en peine de mosquée rue Myrha sont, par exemple, un vrai problème. Mais quoi? Est-ce un problème en soi de prier dans la rue? Est-ce un problème religieux? Est-ce un problème concernant l'ordre public? Pour défendre le fait que le gouvernement s'empare à nouveaux frais de ces thématiques, on dit donc qu'il rend sérieux ce qui n'était qu'une mise en scène lepéniste. Pourquoi N. Sarkozy aurait-il le privilège de l'authenticité et Mme Le Pen celui de la mise en scène? N'est-ce pas une singulière inversion des choses?

Voilà donc le parti présidentiel, invitant Zemmour pourtant condamné par la justice de notre pays pour «provocation à la haine raciale». Voilà encore le parti présidentiel qui organise, le 5 avril, une convention sur la religion dont le Figaro.fr n'a pas eu de mal à décrypter les attendus implicites dans un article du 17 février intitulé, «Sarkozy souhaite fixer des règles à l'islam en France». On peut légitimement considérer qu'il n'est pas très républicain d'inviter les repris de justice à débattre du bienfondé des lois qui les ont condamnés, pas plus que de mettre en procès une partie des Français pour leurs convictions religieuses présentées comme intrinsèquement problématiques.

Les problèmes concernant l'ordre public sont des problèmes d'ordre public. La conscience des individus et leurs convictions personnelles, relevant de la sphère privée, doivent cependant être impérativement respectées. C'est encore, à ce jour, la loi de la République. Les lois sur la laïcité existent depuis 1905 et font notre socle républicain. Dès lors, l'Islam ne saurait être un problème politique pour un Républicain. Le problème du rapport de l'État à l'Église a été réglé en principe. Mais pour Sarkozy, chanoine du Latran, qui dans son discours du Latran a donné au prêtre une place centrale dans l'édification morale du citoyen contre l'instituteur, cette laïcité est périmée. Elle doit devenir «laïcité positive», une laïcité qui reconnaît les racines chrétiennes de la France et qui ne considère pas la religion comme partie de la sphère privée, mais comme une des composantes décisives de la vie morale des personnes. L'État devrait donc les promouvoir, les soumettre aux fourches caudines des intérêts d'État, trier les bonnes des mauvaises, redresser les fausses convictions.

La laïcité «canal historique» n'est-elle pas la seule religion civile possible? La religion civile dont nous parle Rousseau ne se soutient que de la foi de tous dans la possibilité de vivre ensemble et de faire UN peuple, indépendamment de la variété des opinions spirituelles et des mœurs de chacun? Les nouveaux promoteurs des religions se font les manitous du tri sélectif religieux. Ils dépècent l'unité du peuple en une série de communautés religieuses. Dès lors, il faut faire appel aux représentants des religions pour savoir ce que veulent les croyants plutôt que faire appel au peuple pour savoir ce qu'il veut, en général, de la religion.

Pour lutter contre cette régression communautariste, il ne faut pas jouer les amis de l'humanité et prôner l'amour du prochain pour défendre les minorités marginalisées: il faut au contraire se refuser à l'argumentaire humaniste touchant mais facile et fragile. Certes les discriminations blessent notre sentiment de l'humanité mais la promotion de la diversité, qui est la dernière recette à la mode pour y remédier, n'est qu'un verset convenu ajouté à l'universalisme judéo-chrétien. Le problème principal, est que les discriminations, avant de blesser l'humanité, blessent davantage encore le peuple et la possibilité du vivre-ensemble.

C'est donc l'argumentaire républicain de l'ami du peuple qu'il faut retenir. Nous disons que les thuriféraires renaissants de l'identité nationale ne sont pas républicains, qu'ils ne sont pas les serviteurs du peuple mais vendent leurs décisions aux communautés. Pour de pures manigances électoralistes dont on a fini de voir l'inefficacité, ils jettent la République en pâture aux vautours aigris des passions tristes, du désir rassurant d'un entre-soi factice et intolérant. Ne gage-t-on pas l'unité du peuple que l'on prétend défendre?

Un tel mode opératoire, pour avoir la saveur du populisme, n'a jamais été du républicanisme. Rousseau le dit: «avant donc que d'examiner l'acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d'examiner l'acte par lequel un peuple est un peuple; car cet acte, étant nécessairement antérieur à l'autre, est le vrai fondement de la société» (Le contrat social, premier livre, chapitre 5). Dans une formule ramassée, il affirme à la fois que l'élection d'un chef ne saurait suffire à faire jaillir une souveraineté politique, et que le fondement de la souveraineté est l'union du peuple. Le chef ne doit jamais qu'être l'exécutant des normes sous lesquelles un peuple accepte d'être uni. Un chef n'est pas un souverain quelque point qu'il soit par le suffrage universel. Il n'est pas le grand réformateur du peuple. Il est l'exécutant des lois dont le peuple a besoin pour rester uni et qu'il réclame.

Mais le peuple peut-il être uni dès lors que l'on épingle une partie de ses membres et qu'on en fait des ennemis de l'intérieur, des étrangers qu'il faudrait rendre français? Le problème est simplement très mal posé. Ce qui fait que l'on est français ou non ne précède pas les conventions que les français se donnent pour assurer leur vie collective. La vraie question est celle de savoir à quelles conditions tous les membres du peuple, sans exclusive, peuvent accepter de continuer à vivre ensemble en n'imposant à personne des devoirs généraux qu'ils ne seraient pas prêts à suivre eux-mêmes.

Ceux qui croient que le peuple aurait une unité organique réunissant naturellement les bons français les uns aux autres, considèrent qu'il préexiste un modèle permettant le tri des vrais et des faux français. Les partisans de la République considèrent, au contraire, que tous les français, quelles que soient leurs convictions, doivent pouvoir contester, repenser, remettre en cause les conditions de leur vie commune. L'idée d'une unité organique et naturelle des «vrais Français de souche» est un simulacre car elle est souvent l'union d'une majorité hétéroclite qui se choisit un bouc émissaire facile pour conforter sa cohésion.

La via difficilior (le chemin le plus difficile) est celle du Républicain qui considère que c'est tous les membres du peuple ensemble avec leurs sensibilités, leurs options, leurs trajectoires, dans le respect et la tolérance des différences minoritaires qui ont en charge d'établir et de rétablir constamment les conditions unanimes d'un vivre-ensemble. Cela suppose d'avoir un peuple de citoyens toujours en alerte et capable de faire un usage public de leur raison. Faire qu'un peuple soit UN, c'est l'art par lequel on fait un peuple capable d'établir des buts, des aspirations, des intérêts communs qui donnent à chacun de ses membres l'envie de vivre en paix avec les autres, et pourquoi pas avec une forme de fraternité civique. On aimerait qu'il nous soit révélé qui détient le secret tamis nécessaire au tri sélectif des déchets de la nation?

N. Sarkozy réunit, tel un souverain d'ancien régime, les états généraux, les représentants des communautés religieuses. Mais elles n'ont aucune légitimité pour aider à quelque décision que ce soit. C'est le peuple que le président doit convoquer et réunir: le peuple n'est pas un agrégat de communautés religieuses qui cohabitent. Le républicanisme n'est pas «l'accommodement raisonnable multiculturel» canadien qui assure la cohabitation des différences par consensus. Le peuple n'est pas une unité organique et naturelle mais un composé d'individus indépendants, formés, informés et voulant vivre ensemble sous des lois qu'ils peuvent contribuer à élaborer librement. C'est donc le peuple d'individus autonomes qu'il faut convoquer et non les états généraux des religions.

Ce sont les écoles comme conditions de l'autonomie personnelle et de la pensée libre qu'il s'agit donc de reconstruire, plutôt que d'abandonner le magistère moral aux familles et aux pouvoirs religieux, plutôt que de promouvoir les religions et les structures archaïques de la parenté.

Rappelons-le pour mémoire et pour redresser les interprétations caricaturales: la République n'intègre pas mais elle dés-intègre pour réunir sous une convention unanime. La République n'est pas l'intégration dans un creuset déjà organiquement et naturellement unifié, la République libère les individus des tutelles communautaires, claniques et familiales en autorisant les individus à penser par eux-mêmes, en leur donnant les moyens de le faire, en ne subissant pas la domination inique de quelque pouvoir que ce soit, en construisant de nouvelles socialités librement consenties à l'école puis dans la société civile. La République dés-intègre. C'est par l'école qu'elle le fait, c'est par la justice et c'est par la séparation nette du pouvoir de l'État et de l'emprise des communautés quelles qu'elles soient. Elle crée des individus là où il y avait des membres de communautés. Elle constitue des hommes capables de suivre des lois de paix et de justice communes permettant à tous d'aimer vivre avec les autres, dès lors qu'ils sont tous des éléments nécessaires à l'existence d'une société émancipatrice. Cette orientation politique semble pourtant le cadet des soucis du gouvernement, alors qu'elle devrait, plus que jamais, être à l'agenda politique. Le peuple en a besoin pour rester UN peuple.

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