Génération facho

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Génération Occident, de Frédéric Charpier, éd. du Seuil. 350 pp., 22 euros.

Les blousons de cuir et les impers mastic ont été remplacés par les costumes de bonne coupe. Les batailles rangées à coups de barre de fer ou de manche de pioche contre les «bolchos» ont fait place au travail parlementaire et à ses guerres d'amendements dans le cadre d'une démocratie qu'autrefois ces jeunes gens vilipendaient. Leurs noms restent inscrits dans l'actualité politique. Ils s'appellent Alain Madelin, Patrick Devedjian, Gérard Longuet, Alain Robert et toute une cohorte d'autres députés ou sénateurs UMP, et forment l'ossature d'une droite libérale, bercée par le thatchérisme et le reaganisme.

Sur leur passé militant, ils préfèrent ne pas s'étendre, affichant une discrétion de bon aloi, se retranchant derrière des erreurs de jeunesse. Avant de se poser en «quadras» rénovateurs de la droite parlementaire et libérale, tous ont appartenu au mouvement d'extrême droite Occident, né en 1964. Des petits nervis activistes, adeptes des actions commandos musclées plus que des longs débats théoriques, qui, au fil des années, ont troqué la panoplie du parfait petit faf pour décrocher des brevets de respectabilité. Toute une évolution, une génération que Frédéric Charpier, journaliste et auteur d'une Histoire de l'extrême gauche trotskiste : de 1929 à nos jours, ausculte et dont il retrace le parcours.

Le portrait d'une génération de babyboomers dont les vieilles bardes de l'extrême droite vichyste et collaborationniste guide les premiers pas, avec notamment pour mentor l'ex-franciste Pierre Sidos, épuré à la libération et patron de l'OEuvre française. Une génération qui va redonner à une droite discréditée et marginalisée après guerre un souffle de jeunesse. Ces nouveaux militants optent, un peu par esprit bravache, pour le camp des «réprouvés» de l'histoire, titre d'un roman de l'Allemand Ernst von Salomon, une de leurs lectures cultes. Alors que l'heure est à la décolonisation et que la France essuie une grande défaite en Indochine avec la chute de Dien Bien Phu, eux s'affirment prêts à défendre «l'armée française partout où elle se bat» pour faire barrage notamment à l'expansion du communisme. Ils seront bien sûr contre de Gaulle, le «bradeur» de l'Algérie française.

Leur petite guerre à eux se jouera dans le Quartier latin contre les gauchistes, contre la représentation de la pièce de Jean Genet les Paravents au Théâtre de l'Odéon à Paris en avril 1966, dont ils obtiendront le retrait de l'affiche.

Quand, le 12 janvier 1967, une petite équipe d'Occident attaque les comités Vietnam sur le campus de l'université de Rouen, la «rixe» politique entraînera l'interpellation rapide d'une vingtaine de membres du groupuscule dont Gérard Longuet, Alain Madelin et Patrick Devedjian. Cette affaire alimentera la tendance naturelle à la paranoïa des militants d'Occident, prêts à se soupçonner les uns les autres d'avoir lâché le morceau à la police. Patrick Devedjian, aujourd'hui ministre délégué à l'Industrie, figure en tête de la liste des «balances» possibles. Convoqué sous le prétexte d'une réunion, le jeune militant va être soumis à un interrogatoire musclé et à la baignoire. Nu comme un ver, il enjambe la fenêtre et se laisse pendre dans le vide avant d'être embarqué par une ronde de police.

En 1968, les troupes d'Occident qui se sont forgées une sulfureuse réputation dehttp://images-eu.amazon.com/images/P/2020614138.08.LZZZZZZZ.jpg casseurs hésitent à rejoindre les barricades pour achever le régime gaulliste qu'elles exècrent ou, au contraire, à lutter contre les gauchistes. Après cette période, le mouvement connaîtra le sort habituel des mouvements d'extrême droite fait de scissions, de ruptures et de passages à l'âge de raison pour certains de ses membres qui rejoignent des structures plus tempérées. C'est le cas d'abord d'Alain Madelin qui entame sa carrière professionnelle à l'Institut d'histoire sociale, la très anticommuniste officine de Georges Albertini, ancien secrétaire général du Rassemblement national populaire, le parti collaborationniste créé par Marcel Déat.

Occident n'a pas renouvelé le corpus idéologique de l'extrême droite mais il a permis à toute une génération de naître à la politique puis d'y faire carrière. Sans parvenir à gommer ce passé de castagneurs d'extrême droite.

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