22/02/2011. COMITÉ INTERNATIONAL DE LA IVE INTERNATIONALE RAPPORT SUR LA SITUATION INTERNATIONALE François Sabado *

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François Sabado *

Photothèque Rouge/JMB

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I. LES REVOLUTIONS EN MARCHE

Les révolutions en Tunisie et en Égypte constituent un tournant historique de la situation internationale. Ces révolutions changent la donne.

Il y aura un avant et un après des révolutions de Tunisie et d’Égypte.

Il est trop tôt pour apprécier la profondeur et toutes les implications de ce changement, mais nous sommes confrontés à des bouleversements historiques.

Ce sont les premières révolutions de ce XXIe siècle, plus exactement parce qu’il y a eu aussi des révolutions en Bolivie en 2003 et 2005, les premières révolutions dans le monde arabe, mais aussi les premières révolutions résultant de la crise du système capitaliste mondial.

Elles explosent dans des maillons faibles de la globalisation capitaliste. Elles relèvent d’un double processus : un processus politique — le rejet des dictatures, mais aussi un processus social — où des millions de personnes ne supportent plus les conséquences des crises alimentaires avec l’explosion des prix des denrées de première nécessité ou plus généralement un système qui ne donne comme perspective à des millions de jeunes que le chômage et la misère.

Ces révolutions — parce que ce sont des révolutions dans le sens où il y a irruption du mouvement de masse sur la scène sociale et politique et crise ouverte du pouvoir — combinent questions démocratiques, nationales (de souveraineté nationale contre l’impérialisme) et questions sociales.

C’est un tournant majeur dans le monde arabe avec une onde de choc, en Lybie, à Bahrein, en Algérie, au Yémen, en Jordanie, en Palestine, mais c’est aussi révélateur de l’instabilité et des bouleversements sociaux qui s’annoncent. Ce sont les premières étapes d’une gigantesque bataille entre les dictatures et les mobilisations populaires, d’une confrontation entre les forces, qui sous toutes les formes, veulent assurer la continuité du pouvoir des classes dominantes et celles de la rupture qui aspirent à la démocratie et à la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux des classes populaires.

Les massacres en Lybie montrent aussi que la répression se déchaîne contre ces mouvements révolutionnaires. Cette onde se fait sentir jusqu’en Chine. Elle aura, sous des formes particulières, des répercussions dans le monde entier.

Dans ce sens, et même s’il faut prendre en compte les dimensions spécifiques de ces mouvements — la mobilisation contre des dictatures, le type de contradictions de classes, les fractures au sein de ces États — ces mouvements s’inscrivent dans une nouvelle période historique marquée par la crise du système capitaliste mondial.

II. LE MOMENT ACTUEL DE LA CRISE ET LE BASCULEMENT DU MONDE

La crise mondiale continue. Elle est entrée dans sa quatrième année. Sa progression prend la forme de crises financières, crise sur les marchés de biens alimentaires ou de matières premières, crise de la dette publique, notamment en Europe. Son caractère combiné — économique, financière, sociale, climatique — est confirmé. La notion de « crise de civilisation » traduit bien sa profondeur.

Sur le plan de l’économie mondiale, certains, comme Krugman (économiste de la gauche du parti démocrate américain), suggèrent que cette troisième dépression ressemble à la fois à la stagnation qui commença en Europe et aux États-Unis dans les années 1870 — il la nomme Longue dépression — et la stagnation des années 1930 qu’il nomme Grande dépression. Les taux de croissance actuels et ceux prévus sur la longue durée sont de faible niveau : 3 % en 2011 et 3,5 % en 2012. Cela se décompose ainsi dans les diverses zones : 1 % à 2 % en Europe, 2 % à 3 % aux États-Unis, et 6 % à 7 % dans les pays dits émergents. Les taux de chômage des principaux pays capitalistes restent élevés, autour de chiffres officiels de 10 %, en fait, beaucoup plus. La pauvreté augmente, frappant en particulier les femmes, les jeunes et les populations immigrées. Le modèle d’accumulation mis en place à la fin des années 1970 est en crise. L’endettement généralisé qui a dominé la politique économique aux États-Unis et en Europe dans les années 1980, 1990 et 2000 ne peut plus compenser la saturation de la production dans des secteurs clé de l’économie et ne peut plus compenser les limites des capacités acquisitives en termes de pouvoir d’achat des économies des centres impérialistes.

D’un autre côté, il n’y a pas de relance de production et consommation de masse. Tous les discours sur la sortie de crise ou sur le fait que le « pire de la crise est derrière nous » ne cachent pas l’enfoncement dans la crise et l’absence de relance de l’économie mondiale aux États-Unis et en Europe. La crise s’installe dans les centres impérialistes mais elle accentue aussi le basculement du monde. Pendant qu’elle frappe les pays du centre, la Chine a gardé ces cinq dernières années des taux de croissance de 10 points. L’Inde et le Brésil, à une moindre échelle, connaissent des processus de développement similaires. Nous pourrions dire que la crise est surtout celle du monde occidental et que la Chine, l’Inde, et une série de pays d’Asie et d’Amérique latine l’ont évitée ou se sont même développés malgré elle. La Chine est déjà deuxième puissance mondiale. Elle a même conquis une première place dans des secteurs clé, comme la production d’ordinateurs. Sa force militaire et ses dépenses d’armement augmentent considérablement, visant à en faire une puissance de premier ordre, dans les années qui viennent.

La présence de la Chine dans le monde connaît une véritable expansion : grands chantiers en Afrique et en Amérique latine ; exploitation à grande échelle des territoires pour la production de matières premières et de produits alimentaires ; achat de la dette des pays « en difficulté » en Europe (Grèce, Portugal et Espagne).

Certes, il n’y a pas eu de « découplage » des pays émergents au cours de la crise. La Chine et les pays émergents ne sont pas en situation de relance de l’économie mondiale. La structure d’insertion de ces pays en son sein est fragile : n’oublions pas que 42 % du PIB chinois relève de ses exportations, et qu’à moyen terme, la solidité de la croissance chinoise va dépendre de ses capacités à construire un marché intérieur, avec nouvelles infrastructures, augmentation de salaires et sécurité sociale.

Mais le dynamisme économique de ces pays est tel qu’on peut se poser la question de savoir, si l’économie mondiale n’a pas aujourd’hui, non pas une seule locomotive avec les États-Unis mais plusieurs, avec la Chine, l’Inde et d’autres pays émergents. Le dynamisme chinois est tel qu’il peut entraîner d’autres économies exportatrices, soit en matières premières — le Brésil, l’Argentine — soit en biens d’équipements comme l’Allemagne. C’est une question mais elle est capitale pour comprendre ce basculement du monde.

Les États-Unis déclinent mais gardent une position de force grâce à l’ampleur et à l’unification de leur marché économique et financier, grâce à la puissance du dollar, mais surtout grâce à leur hégémonie politico-militaire qu’on sent encore, malgré les contradictions dans les processus en cours en Tunisie ou en Égypte. Mais ce n’est plus l’impérialisme états-unien des années Bush. Il doit composer avec d’autres — dans le domaine de l’armement avec les Russes et demain la Chine — ou avec d’autres États — le Brésil en Amérique latine, ou avec la pression des peuples… Dans ce nouvel équilibre mondial, les États-Unis déclinent mais gardent leur puissance politico-militaire, leur énorme marché et « leur dollar » : c’est l’Europe qui recule. Certains parlent même de la crise de l’eurocentrisme qui dominait le monde depuis 1492, date de découverte de l’Amérique. Un des éléments marquants de la période historique actuelle et de la crise, c’est l’affaiblissement structurel de l’Europe.

III. UNE NOUVELLE OFFENSIVE NEOLIBERALE CAPITALISTE

Dans cette crise, il y a des maillons faibles de la globalisation capitaliste. Nous le voyons aujourd’hui avec les contradictions qui explosent dans les pays arabes mais c’est aussi en Europe que, pour les classes dominantes, dans la bataille entre le capital et le travail, la crise est un levier pour les classes dominantes qui l’utilisent pour détruire une série d’acquis et de droits sociaux. Les taux de profit ne pouvant être redressés par une production et une consommation de masse, la concurrence mondiale exigeant de baisser encore le coût du travail en Europe et aux États-Unis, il faut attaquer, déréguler, privatiser. Cette offensive capitaliste règle les interrogations et questions sur les choix d’un tournant keynésien pour les classes dominantes.

Ce qui est de mise, c’est l’attaque et l’attaque frontale, pas le compromis social : peu de relance, peu de reconstruction, pas de politique de « demande », démantèlement de l’État social, perte de vitesse même de tous les projets de « capitalisme vert ». Ces limites keynésiennes réduisent d’autant plus les marges de manœuvre de la social-démocratie. Après quelques semaines de panique, c’est la financiarisation de l’économie et le pouvoir des marchés financiers qui ont repris le dessus. On peut même parler d’une deuxième vague de l’offensive néolibérale après celle des années 1980. En tout cas, les destructions sociales menées par le patronat et les gouvernements sont aussi plus fortes que dans ces années-là. Cette nouvelle offensive a un caractère global. Nul n’échappe à la globalisation capitaliste, à ses échanges inégaux, à son remodelage de la force de travail, à la remise en cause d’une série de droits sociaux. Celle-ci fait même pression sur les expériences progressistes de ces dernières années en Amérique latine. Les mesures du gouvernement Morales visant à augmenter les prix de l’essence étant, d’une certaine manière, une des conséquences de la pression croissante du marché mondial. Elle frappe même au cœur de l’économie cubaine. Quelles seront les conséquences de la « privatisation » de tout un secteur de la force de travail cubaine — près de 10 % du salariat — sur les rapports de forces sociopolitiques à Cuba et en Amérique latine ? Mais, il n’y a pas de fatalité. L’attitude des gouvernements progressistes d’Amérique latine et de la direction cubaine vis-à-vis de la crise, constitue un test clé de l’évolution de ces courants.

IV. LA CRISE EN EUROPE

Malgré sa puissance économique, sociale, technologique et ses richesses accumulées, l’Europe est le maillon faible de la globalisation capitaliste, dans le sens où elle est prise en tenaille entre les États-Unis et la montée des pays émergents. L’achat d’une partie des dettes publiques grecques, portugaises et espagnoles par la Chine est, effectivement, plus que symbolique. Du point de vue conjoncturel, la crise se manifeste sous la forme d’une « crise de la dette ». Elle est passée des banques aux États avec un surendettement public qui résulte de décennies de politiques fiscales inégalitaires et de la prise en charge publique de la crise financière et bancaire.

Le déficit public est passé de 2 % à 6,5 % dans la zone euro, et de 2,8 % à 11 % aux États-Unis. Les dettes publiques sont passées dans la zone euro entre 2008 et 2009 de 69,4 % à 78,7 % du PIB et de 2007 à 2009 aux États-Unis de 62 % à 83 %. Les États sont maintenant en première ligne de la crise, et, même s’il y a des différences entre l’Union européenne et les États-Unis (ces derniers ayant eu des politiques de relance économique bien plus importantes) les classes dominantes et les gouvernements de ces deux ensembles déploient des politiques d’austérité, qui asphyxient en particulier les politiques publiques.

Il faut ajouter que la spécificité de crise en Europe résulte du type de construction de l’Union européenne : une entité dominée par les marchés, au contenu politique inachevé, sans démocratie, sans participation populaire, sans unité politique et économique. La construction néolibérale, loin de coordonner les politiques économiques, pousse « les dynamiques divergentes » de l’économie européenne, divergences entre les dynamiques industrielles (Allemagne) et financières (Grande-Bretagne), entre groupes économiques et financiers allemands, français, anglais, entre économies hautement développées — ex-Marché commun — et moyennement développées — sud et est de l’Europe.

L’euro recouvre effectivement des pays au niveau de développement et de productivité différents. Et loin de constituer un instrument pour une coordination économique de la dite « zone euro », l'euro sert aujourd’hui d’instrument pour discipliner les économies et les peuples au service des plus forts. Ce qui conduit à des tensions entre l’Allemagne ou les pays à modèle proche et les autres, avec une pression devenue insoutenable pour l’Espagne, le Portugal, la Grèce, d’où la création d’un « fonds européen de stabilisation » en 2013 pour les pays en difficulté : un fonds de 750 milliards. Il y a déjà un débat pour se demander si c’est suffisant ou pas. Débat qui stimule les spéculations.

Mais au-delà de cette question de la dette, il y a un autre enjeu central : dans la compétition mondiale actuelle, les classes dominantes en Europe sont convaincues que « le modèle social européen » est un handicap majeur dans la concurrence avec les États-Unis et la Chine. Il faut détruire acquis et conquêtes sociales obtenus ces dernières décennies. Du coup, c’est une véritable « guerre sociale » qui est à l’œuvre aujourd’hui en Europe : gel, voire baisse nominale des salaires des fonctionnaires, réduction drastique des budgets sociaux et publics, destruction de pans entiers de l’État social, allongement de la durée du travail (réformes des retraites, remise en cause des 35 heures), suppression de millions de postes de fonctionnaires, attaques et privatisations de la sécurité sociale, de la santé, de l’enseignement (explosion des frais d’inscription universitaires en Grande-Bretagne).

Dernier exemple en date de ces attaques, c’est le référendum à l’usine de FIAT Mirafiori à Turin, où les résultats d’approbation des propositions de la direction ouvrent la voie à la liquidation des conventions collectives, non seulement dans la métallurgie mais dans tous les secteurs et branches professionnelles. Les conventions collectives nationales de branches ou secteurs sont totalement remises en cause. Elles s’effacent devant le contrat de travail « négocié » entre le salarié et le patron d’entreprise. La politique de la direction de la FIAT impose aussi l’aggravation des conditions de travail : équipes, travail de nuit, chasse à l’absentéisme, gel des salaires…

Ce type d’attaque tend à se généraliser dans toute l’Europe. Combiné avec la politique de lutte contre les déficits, cela aggrave non seulement les conditions de travail et de vie de millions de gens mais cela limite aussi de plus en plus la demande finale, avec pour conséquence de corseter la croissance et de provoquer de nouvelles récessions. Ce n’est pas le énième plan d’austérité, l’objectif est de réduire dans les années qui viennent le pouvoir d’achat des salariés, de 15 % à 20 %. Le démantèlement de l’État providence ou de ce qui en reste va connaître un coup d’accélérateur sans précédent.

V. LES DROITES ET L’OFFENSIVE NEOLIBERALE

La différence de cette offensive, liée à la crise historique et systémique que connaît le capitalisme, avec celle des années 1980, ce sont ses conséquences déstabilisatrices pour l’ensemble du système, de ses classes dominantes, de ses partis, de ses institutions. Tous les partis dominants, mais même les autres, sont déstabilisés par des décennies de contre-réformes néolibérales et la crise du système. Les crises de représentation politique, la crise historique du socialisme, les phénomènes d’abstention populaire, le sentiment de corruption des élites politiques : tout cela concourt à nourrir la crise générale de la politique.

À droite, les contre-réformes sociales néolibérales sapent les bases sociales des partis traditionnels, du coup, ces derniers les recherchent en déployant des politiques autoritaires, racistes, populistes, s’attaquant aux immigrés, aux « roms », aux musulmans. Elles accentuent leurs cours réactionnaires comme le fait le parti républicain aux États-Unis. Des tendances à un « bonapartisme people » avec Sarkozy ou Berlusconi traduisent une instabilité certaine. Des mouvements populistes ou néo-fascistes gagnent du terrain, en Suède, aux Pays-bas, en France, en Hongrie. Dans toutes les dernières élections en Europe, la droite et l’extrême droite augmentent leurs scores électoraux.

VI. LA SOCIAL-DEMOCRATIE ET LA CRISE

À gauche, la crise n’a pas provoqué de « sursaut keynésien ». La présence d’un président socialiste à la tête du FMI exprime le degré d’intégration de la social-démocratie dans les institutions de la globalisation capitaliste. Différence avec les années 1930, il n’y a pas de tournant à gauche de la social-démocratie. Le choix social libéral est confirmé. Les politiques de Papandréou (Grèce), Zapatero (Espagne), Socratès (Portugal) le démontrent. Les grandes orientations du Parti socialiste européen (PSE) au niveau européen, les confortent et montrent qu’au-delà des positionnements tactiques de chaque PS dans l’opposition contre la droite, la social-démocratie s’est bien transmutée en social-libéralisme.

Même s’il y a des différences entre la gauche et la droite — différences de base sociale, d’histoire, de rapports politiques avec le mouvement ouvrier, syndical, associatif — les sommets de la social-démocratie, relayée par l’évolution des appareils syndicaux, ont délibérément choisi l’adaptation aux modes dominants de la gestion de la crise. Il faut aussi noter l’évolution des grandes formations vertes ou écologistes sur des orientations de plus en plus marquées par le centre gauche.  

VII . LA DYNAMIQUE DES RESISTANCES SOCIALES

Il est trop tôt pour analyser et prévoir les conséquences des révolutions arabes sur les résistances sociales à l’échelle internationale. Mais il faut mettre en perspective ces révolutions avec les résistances liées non seulement à la crise mais aussi au basculement du monde avec l’émergence de luttes et de nouvelles organisations chez les travailleurs et les peuples, en Chine, en Asie et en Afrique, mais aussi dans cette configuration en Europe.

L’élément le plus notable de ces derniers mois, ce sont les luttes de résistance aux plans d’austérité. Les journées de grève générale se sont succédées en Grèce, au Portugal, en Espagne, en France. En France, près de 3 millions de personnes ont manifesté et participé à des mouvements de grève huit fois en deux mois… les grèves espagnoles et portugaises ont une ampleur historique. Une de nos tâches est d’ailleurs d’analyser les formes, le contenu et la dynamique de ces conflits. En Grande-Bretagne et en Italie, les manifestations étudiantes montrent le degré d’explosivité des luttes sociales. En Allemagne des mobilisations écologistes et citoyennes impressionnantes ont eu lieu contre le nucléaire. La crise va continuer. Les attaques vont redoubler.

S’il y a une nouvelle situation sociale en Europe où la révolte des peuples gronde, il faut aussi enregistrer deux faits politiques majeurs :

a) Les luttes, même les plus massives, ne débouchent pas à cette étape sur des reculs partiels des classes dominantes ou des victoires pour les travailleurs et leurs organisations. Nous n’arrivons pas à bloquer l’offensive capitaliste et encore moins à inverser la tendance. Ce que nous pouvons constater, c’est que, si la contre-réforme libérale continue à marquer des points, les travailleurs qui ont fait les grèves et manifestations en Grèce, en France, au Portugal, en Espagne, les étudiants qui ont manifesté en Grande-Bretagne, n’ont pas le sentiment d’avoir enregistré de défaites majeures. Ils sentent confusément qu’il y aura d’autres batailles.

b) Le deuxième fait politique à souligner, c’est, dans les pays où il y a une lutte sociale d’une certaine ampleur, le décalage existant, entre la combativité sociale et sa traduction politique. Il faut considérer les spécificités de la situation dans chaque pays. Dans certains pays le niveau de lutte sociale est faible. Mais dans les pays où elle existe, il n y a pas l’équivalent sur le plan de la force syndicale et politique : il n’y a pas de croissance organique des syndicats, des partis, de courants de gauche dans les mouvements sociaux. Combien de membres, d’adhérents? Il peut y avoir ici et là des mouvements d’adhésion vers les syndicats ou les partis de gauche mais il y a, par exemple, une différence entre les années 1930 et la situation actuelle. Dans les années 1930 la crise et les résistances sociales provoquaient, par exemple, la croissance en centaines de milliers de membres des syndicats, des PS, des PC, des mouvements à gauche dans la social-démocratie ou de courants révolutionnaires extérieurs à la gauche traditionnelle. L’évolution social-libérale rend de plus en plus « imperméable » les partis socialistes aux montées de la lutte de classes.

Mais nous n’avons pas non plus de croissance massive qualitative des syndicats. Nous aurions pu, alors, attendre le développement des courants ou partis à l’extérieur des organisations de la gauche traditionnelle. Nous n’enregistrons pas, à cette étape, de progression notable. Aujourd’hui, en France, après une mobilisation sociale exceptionnelle… on aurait pu s’attendre à ce que le PS présente pour la prochaine élection une candidate ou un candidat à « l’allure » plus social-démocrate. Eh bien, non ! Le candidat du PS à l’élection présidentielle de 2012 risque d’être Strauss-Kahn, président du FMI, un des représentants les plus à droite de la social- démocratie internationale ! 

Les effets de la crise historique du mouvement ouvrier du siècle dernier se font toujours sentir. La construction d’une conscience socialiste révolutionnaire a besoin de nouvelles expériences pour s’affirmer. Force est de constater que le niveau des luttes actuelles, même s’il augmente, en réaction aux attaques des classes dominantes et des gouvernants, n’a pas de dynamique politique suffisamment forte pour inverser les décennies de contre-réformes libérales et créer les bases d’une contre-offensive globale et d’un nouveau projet socialiste révolutionnaire. Du coup, les processus de construction de partis de la gauche radicale ou de partis anticapitalistes, en Europe, rencontrent une série de difficultés.

VIII. PREMIERES CONSEQUENCES DES REVOLUTIONS TUNISIENNES ET EGYPTIENNES.

Les conséquences sont d’abord pour le monde arabe. Ce sont les premières révolutions depuis un demi-siècle : après le nassérisme, la montée du nationalisme arabe et la révolution algérienne. C’est une onde de choc démocratique et sociale dans tout le monde arabe, avec les mobilisations, en Jordanie, au Yémen, en Algérie, des tensions qui vont augmenter en Syrie, au Liban, en Palestine…

Ce sont des mouvements ou mobilisations démocratiques, démocratiques radicales et sociales. Un historien connaisseur du monde arabe, les caractérise comme des « révolutions post-islamistes ». La référence ce n’est plus l’Iran. Ce sont des nouvelles générations, des jeunes et maintenant des travailleurs avec leurs organisations, leurs grèves, qui vont chercher leur voie pour s’autodéterminer. Il y aura, à partir de ces révolutions, une redistribution et une réorganisation des forces : l’émergence de nouvelles organisations liées à la radicalisation de la jeunesse — mouvements démocratiques et sociaux radicaux, des différenciations au sein des mouvements islamistes — comme en Égypte aujourd’hui chez les Frères musulmans, relance et réorganisation du mouvement ouvrier et des syndicats. Il faut souligner le rôle de l’UGTT, et en particulier de ses secteurs combatifs en Tunisie comme l’importance du mouvement visant à remplacer les syndicats liés au régime de Moubarak par des syndicats indépendants.

Dans les révolutions en cours cela doit conduire à combiner revendications démocratiques, nationales et sociales, l’auto-organisation. En Libye, à Bahreïn, nous exigeons l’arrêt des massacres, de toute répression. En Tunisie et en Égypte nous soutenons les exigences démocratiques, la libération de tous les prisonniers politiques, le démantèlement de la dictature et de toutes ses institutions, la dissolution du RCD, du PND et de tous les appareils de répression, la formation d’un gouvernement provisoire sans membres du régime, représentant le soulèvement populaire, et la convocation d’une Assemblée constituante. C’est dans ce cadre que les camarades tunisiens discutent de la proposition, contre toutes les formules « continuistes », d’un gouvernement de l’UGTT appliquant un programme démocratique radical et de satisfaction des revendications sociales populaires. Le problème clé, c’est de passer du « dégagez Ben Ali et Moubarak ! » à la rupture avec la dictature. En même temps, les anticapitalistes doivent appuyer toutes les grèves, tous les mouvements démocratiques de jeunes, de femmes, les embryons d’auto-organisation en cours dans la lutte contre la vie chère et la protection de la population.

Cette montée révolutionnaire dans le monde arabe aura aussi sur les moyen et long terme des répercussions sur la crise au Moyen-Orient, la situation politique en Palestine et les relations avec Israël. Au-delà des manœuvres de l’impérialisme américain, la dynamique générale de cette mobilisation populaire affaiblit l’emprise impérialiste sur la région. Elle affaiblit la direction sioniste qui ne peut plus compter sur un de ses principaux alliés, Moubarak. Mais cette dernière est surtout totalement déstabilisée par la vague démocratique arabe. Sa représentation du monde arabe comme un ensemble non démocratique — régimes autoritaires ou islamistes — est heurtée de plein fouet par la dynamique de ces révolutions. Enfin, ces révolutions tunisienne, égyptienne, libyenne peuvent encourager ou réveiller l’émergence de courants démocratiques radicaux ou nationalistes radicaux qui s’opposent et à l’autorité palestinienne de Mahmoud Abbas et au Hamas.

Pour les peuples du monde, ces révolutions vont constituer des exemples. Bien sûr, sans effets mécaniques, mais ils vont stimuler la réflexion sur le rejet des dictatures, les aspirations démocratiques, les formes de lutte. L’onde de choc va jusqu’à Pekin, même si c’est pour le moment sous des formes symboliques. Il faut voir la crainte des autorités chinoises sur les effets propagateurs de ces révolutions. Dans le reste du monde, elles brisent le cercle infernal qui devait corseter les sociétés arabes entre dictatures ou État islamiques. Elles brisent le mur de toutes les théories sur le « choc des civilisations ». Elles créent les conditions pour une alliance démocratique et sociale du mouvement ouvrier avec les jeunes générations arabes, en particulier dans tous les pays à forte immigration arabe. Elles sont un point d’appui pour renforcer toutes les mobilisations antiracistes.

IX. ELEMENTS DE DISCUSSION SUR LES TACHES DES REVOLUTIONNAIRES.

Dans ces conditions quelles sont nos tâches ? La réponse dépend du diagnostic que l’on porte sur la crise qui a éclaté en 2007. S’agit-il d’une péripétie financière analogue à toutes celles que le capitalisme a connu dans le passé, suivies de récessions temporaires ? Ou bien s’agit-il d’une crise systémique à deux niveaux : une crise systémique parce que le régime d’accumulation capitaliste développé depuis plus d’une bonne trentaine d’années est à bout de souffle, et une crise systémique parce que le capitalisme mondial rencontre une limite liée à la finitude de la planète et des ressources naturelles. Si on retient la seconde hypothèse, on ne peut se contenter de politiques de relance par la demande et par plus de régulation dans le système financier : il faut une réorganisation radicale de l’économie tournée vers les besoins sociaux, une reconversion écologique de l’industrie et de l’agriculture, des services publics non marchands de qualité, bref, il faut une rupture avec la logique capitaliste, la propriété privée du capital et le système actuel de distribution des richesses.

Il faut donc un plan qui conjugue revendications immédiates et anticapitalistes contre la crise. Ce ne sont pas les travailleurs qui doivent la payer mais les capitalistes : défense des acquis, des revendications, des droits sociaux, taxation des transactions financières, annulation des dettes publiques. Ce plan peut être financé en s’attaquant aux profits bancaires, financiers et à ceux des grands groupes capitalistes. Ce qui veut dire, au travers de la nationalisation ou socialisation publique du secteur bancaire, poser la question de l’incursion dans la propriété du capital. Cette question de la propriété doit être aussi posée au travers de la lutte contre les privatisations et la création de grands secteurs publics sous contrôle des travailleurs et des usagers dans les secteurs clé de l’économie. Elle est aussi posée au travers de la question écologique et de la nécessaire réorganisation et planification écologique sur les moyen et long termes. La dimension écologique, prend une place de plus en plus importante, d’autant que l’actualité est marquée par des catastrophes naturelles qui se succèdent aux quatre coins de la planète, et ce à des rythmes de plus en plus fréquents : inondations, chaos climatiques, glissements de terrains. Cette dimension écologique doit prendre une place de plus en plus importante dans notre activité. Toutes les propositions de réorganisations sociales et écologiques de la production, réorganisation de l’espace urbain, des transports, de l’énergie au service des besoins des travailleurs et des peuples doivent être soulignées dans notre agitation.

En Europe, ce plan doit avoir une dimension continentale. En Europe, la réponse à la crise n’est pas le protectionnisme nationaliste et la sortie de l’euro. Cela conduirait à une concurrence exacerbée entre pays d’Europe et à de nouvelles attaques contre les peuples pour que les pays les plus en difficultés tiennent le coup, sans compter le développement de mouvements chauvins et xénophobes. Il faut donc une réponse européenne, sociale, démocratique et écologiste, mais une réponse européenne qui rompe avec les politiques et institutions européennes. Dans ce sens, sauver l’euro ou l’Union Européenne ne peut servir d’alibi pour redoubler d’attaques et de plans d’austérité contre les peuples. Notre réponse doit partir de la défense des droits et des revendications des travailleurs et des peuples dans chaque pays et au niveau de l’Europe. Cela passe par le refus de toute politique d’austérité, même s’il y a le chantage de l’exclusion de l’UE. Il faut ensuite une coordinations des politiques et des luttes des peuples en Europe pour construire une réponse européenne, internationaliste, qui donne la priorité à l’harmonisation de ces droits sociaux par le haut, à la coordination et à la coopération pour aider les peuples les plus frappés par la crise, à une politique qui fassent payer les capitalistes et les banquiers au travers d’une politique fiscale et sociale au profit des peuples, à de grands services publics européens et notamment bancaire.

Dans un plan d’action anticapitaliste, la question des droits et revendications démocratiques revêt un caractère important, notamment dans la défense des libertés démocratiques et la défense des immigrés et des sans-papiers.

Ces objectifs ne peuvent être atteints que par la mobilisation sociale et politique de millions de travailleurs et de citoyens et une confrontation avec les classes dominantes et les gouvernements.

Plus généralement, notre orientation doit stimuler et orienter les mobilisations en combinant, luttes sociales, syndicales, écologistes, unité d’action sociale, syndicale et politique de toutes les forces de gauche, proposition et animation d’expériences d’auto-organisation sociale. Nous devons appuyer toutes les propositions de campagnes européennes sur l’annulation de la dette ou sur l’emploi au travers de coordinations d’association et de syndicats. Il faut relayer les initiatives du FSM de Dakar. 

Sur le plan politique, les batailles unitaires doivent s’accompagner de la recherche systématique de l’indépendance vis-à-vis de la social-démocratie ou du nationalisme, notamment au travers des politiques électorales dans les grandes villes, régions, parlement et gouvernement. La crise confirme le caractère indispensable d’une alternative politique globale au social libéralisme et aux partis de la gauche traditionnelle. Enfin, il faut favoriser l’unité et les alliances anticapitalistes en favorisant toutes les initiatives de coordination anticapitalistes au niveau des secteurs, luttes ou partis, les conférences anticapitalistes européennes ou méditerranéennes. ■

Amsterdam, le 22 Février 2011

* François Sabado est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. Nous reproduisons ici la version écrite, enrichie des conclusions de la discussion, du rapport qu’il a présenté devant le plénum de février 2011 du Comité international de la IVe Internationale. La ligne générale de ce rapport a été adoptée par le Comité international.

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