Révolutions arabes : quand Tariq Ramadan franchit la ligne rouge

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Les révolutions arabes ont-elles été supervisées par les Etats-Unis ? A Beyrouth, la passe d’armes entre Tariq Ramadan et le cyberactiviste Nasser Weddady met sur le tapis une question épineuse

Le 1er avril, à 22h04, @weddady tweeta : « critiquer  #ArabRevolution n’est pas une bonne stratégie de communication dans le monde arabe ».

 

De fait, c’est l’expérience malheureuse qu’a pu faire Tariq Ramadan quand il expliqua, devant un parterre d’étudiants et d’universitaires réunis à l’Université américaine de Beyrouth, qu’en dépit du caractère spontané et imprévisible des révolutions égyptienne et tunisienne, « il y a des gens et des courants qui ont accompagné le processus pour essayer de le contrôler ».

Pour l’intellectuel musulman et professeur d’études islamiques à l’Université d’Oxford (invité à s’exprimer lors d’une conférence consacrée au « Rôle de l’Islam à l’heure des révolutions arabes »), cela signifiait non seulement que l’Europe et les Etats-Unis auraient essayé, dés l’éclatement des révoltes en Egypte et en Tunisie, d’influencer le cours des choses pour en tirer le meilleur profit possible, mais aussi que ces évènements - bien que résultant principalement d’un ensemble de facteurs politiques et économiques endogènes - auraient été préparés en amont et supervisés de l’étranger.

 

Démonstration en trois points.

 

1. Absence de slogans anti-occidentaux. Pour Tariq Ramadan, « quelque chose était clair lors des manifestations : rien contre l’Occident, rien contre Israël. Une personne de ma famille était assise place Tahrir et elle a entendu quelqu’un dire quelque chose sur Israël. On lui a dit : « tais-toi. Ce n’est pas le sujet, le sujet c’est Moubarak ». Donc il y a quelque chose qui était sous contrôle en ce qui concerne les slogans ».

2. Des activistes formés aux Etats-Unis. En plus de fréquentes sessions de formations « en Serbie, en Russie et en Europe », certains cyberactivistes arabes auraient été « entraînés pendant 3 ans » aux rudiments de l’agitprop par le Département d’Etat américain. « Cela veut-il dire qu’ils étaient contrôlés ? Non. (…) Je n’ai jamais dit que c’était totalement sous contrôle et sorti d’un bureau à Washington (…) Mais certains ont été entraînés. Pendant trois ans ! Le mouvement du 12 avril (sic) était très bien organisé.  Qui peut croire qu’on peut être entraîné à utiliser des outils dans le champ politique sans être connecté à une idéologie ! »

 

3. Décrochage européen. « La réaction très rapide de l’administration américaine » face aux évènements en cours n’eut d’égal que le silence désemparé des européens, « une attitude très bizarre » selon l’intellectuel suisse qui invite donc à en conclure que les premiers - contrairement aux seconds - avaient anticipé les évènements.

Ces affirmations ont suscité la colère et l’étonnement de l’assistance : « je suis très surpris de votre analyse sur le rôle des organisations internationales et du Département d’Etat dans le déclenchement de ces révolutions, lança un participant. Je n’ai jamais entendu parler de programmes d’entraînement. En disant que ces révolutions ne sont pas indigènes, vous avez gâché notre joie, ici, dans le monde arabe ».

Autre réaction, celle du cyberactiviste Nasser Weddady : « Je viens de twitter votre remarque sur la supposée implication étrangère et les gens sont furieux. Parlez aux spécialistes avant de dire des choses pareilles !».  

Si les informations dont dispose Tariq Ramadan concernant la formation par les Etats-Unis de certains activistes sont rigoureusement exactes (voir à ce sujet mon article "Les cyberactivistes arabes doivent-ils accepter l'aide américaine?"), son intervention à Beyrouth a toutefois prouvé qu’un tel discours est largement inaudible dans le contexte actuel. 

D’autant plus que la présentation quasi-conspirationniste qu’il fit des évènements se doubla d’une erreur factuelle qui n’échappa pas à l’auditoire : l’intellectuel suisse mentionna à plusieurs reprises « le mouvement du 12 avril » - et non du 6 avril (en référence au groupe Facebook du même nom dont les membres ont été très actifs pendant la révolution égyptienne).

 

Pour Nasser Weddady, « c’est un peu comme si on disait que la Bastille avait été prise le 9 juillet 1789 ! ».

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