Franco « rigoureux et efficace » ? Une bio fait scandale en Espagne par Elodie Cuzin

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Point de dictateur : Francisco Franco était un « chef rigoureux et efficace », selon un volumineux dictionnaire biographique financé par des fonds publics qui secoue l'Espagne.

Onze ans de travail, 43 000 personnages illustres immortalisés par 5 000 biographes sous la gouvernance de la vénérable Académie Royale d'Histoire (RAH dans ses sigles espagnols) et financés par 6,4 millions d'euros de subventions publiques.

Tout ça a fait « pschitt » peu après la présentation officielle, le 26 mai dernier, du dictionnaire biographique espagnol marquée par le discours dithyrambique du roi d'Espagne Juan Carlos. http://desourcesure.com/uploadv3/franco.jpg

D'évidence, personne dans son équipe de communication n'avait eu le temps de lire le chapitre consacré à Francisco Franco, militaire espagnol qui s'est emparé du pouvoir en 1939 après un coup d'Etat suivi d'une sanglante guerre civile.

Le régime franquiste, « autoritaire et non totalitaire »

« Le courage et le sang froid qu'il montrait sur le champ [de bataille] l'a vite rendu célèbre », peut-on lire dans les extraits filtrés par le quotidien Público, le premier à avoir alerté du contenu des 25 volumes déjà publiés sur les 50 que comptera l'ouvrage.

Le régime franquiste était « autoritaire et non totalitaire », précise la biographie où le terme de « dictateur » n'apparaît à aucun moment.

Pas une mention n'est faite non plus « à la répression franquiste pendant et après le conflit » (la guerre d'Espagne de 1936-1939), précise El País qui a pu lire le texte complet. Pourtant, l'instruction avortée du juge Baltasar Garzón sur les crimes du franquisme avait eu le temps de recenser au moins 110 000 victimes encore disparues aujourd'hui.

La biographie poursuit :

« Une longue guerre de près de trois ans lui permit de vaincre un ennemi qui, en principe, comptait sur des forces plus grandes.

Pour se faire […] et compte tenu de l'hostilité de la France et de la Russie, il dut établir des engagements étroits avec l'Italie et l'Allemagne. »

Un auteur apprécié par la famille Franco

Si vous aimez cette « nouvelle version » de Franco, vous serez sans doute séduit par la biographie du fondateur de l'Opus Dei, Josemaría Escrivá de Balaguer, sous la même plume et avec l'intervention directe de Dieu.

« Dieu lui fit comprendre » et « Dieu lui fit voir », écrit notamment l'auteur, Luis Suárez, un historien spécialiste de l'époque médiévale ayant de bonnes relations avec la famille Franco.

Sommée de s'expliquer, la RAH a d'abord défendu l'indépendance de chacun de ses auteurs. Son directeur, Gonzalo Anes, déclarait en début de semaines :

« L'Académie n'agit pas en tant que censeur ni n'est responsable du contenu de chaque biographie. »

Pourtant, dans la feuille de route de sa lourde mission, la RAH précisait qu'il faudrait « sélectionner les personnages, les classer, décider de l'auteur le plus qualifié, conseiller l'équipe de travail et vérifier les travaux finis. »

Plainte pour apologie du régime franquisme

Le malaise est allé en grandissant depuis la présentation de l'ouvrage. L'Association des descendants de l'exil espagnol s'est dit « stupéfaite » et compte présenter une plainte formelle auprès du ministère de l'Education.

Elle dénonce le « mépris et l'humiliation des victimes », exige que les biographies en question soient retirées et demande à ce que l'Académie retourne les subventions publiques.

Un groupe hétéroclite originaire de Grenade, formé de professeurs, de professionels du secteur privé et de proches de victimes du franquisme, est allé plus loin jeudi en annonçant qu'il porterait plainte contre l'Académie pour apologie du régime franquisme.

Ses membres considèrent que le contenu de certaines biographies, notamment celle de Francisco Franco, sont une « insulte à l'intelligence ».

D'autres auteurs se sentent « trahis »

Plusieurs auteurs et historiens sollicités par l'Académie partagent leur émotion et regrettent de voir ce travail titanesque embourbé par le scandale. L'un des auteurs, José Luis de la Granja, professeur à l'université du Pays basque, a déclaré à El País :

« [Le franquisme] est un sujet encore à fleur de peau et le traiter comme le fait Luis Suárez est une aberration. Nous sommes nombreux à nous sentir trahis. »http://1.bp.blogspot.com/_-tMQItNSeLM/SRy_9c3hgVI/AAAAAAAAAQI/XI4vtMt61yc/s320/fransisco_franco_y_adolf_hitler.jpg

Après plusieurs jours de polémique, la RAH devrait cependant finalement décider d'amender la version électronique des biographies les plus polémiques et de corriger les futures éditions.

Incompréhension de l'extrême droite

L'embarras du gouvernement actuel s'est rapidement exprimé à travers les deux ministères les plus directement visés, Education et Culture, qui réclament justement « l'amélioration et si besoin la correction des biographies dont le contenu ne répond pas à l'objectivité nécessaire. »

La ministre de la Culture, Ángeles González-Sinde, a également dénoncé « l'infime présence des femmes » dans l'ouvrage monumentale de la RAH. Celles-ni n'occupent ainsi que 8% des 43 000 biographies couvrant plus de 2 000 ans d'histoire espagnole et ibéro-américaine.

Mais où diable est le problème avec cette biographie, se demande pour sa part la Phalange espagnole, une orghttp://www.nopasaran36.org/guerra_civil/IMG/jpg/Franco-Hitl.jpganisation d'extrême droite ? Ses dirigeants dénoncent la mentalité « totalitaire » d'un gouvernement qui tente « d'imposer son critère politique au détriment du critère scientifique des historiens. »

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