La « justice sociale » qu’on nous prépare

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Derrière l’offensive de stigmatisation des « assistés », le discours qui nous martèle que « l’argent, ça se mérite », se cache une tentative de retour à l’exploitation la plus brutale.

Après l’ouverture de Wauquiez sur le thème très médiatique du « cancer de l’assistanat », la convention sur la « justice sociale » réunie le 8 juin relance l’idée d'imposer des heures de travail en contrepartie des allocations.

Il est vrai que la droite n’a pas besoin de chercher bien loin des exemples de cet esclavage moderne : en 2005 l’Allemagne a inauguré le « job à 1 euro symbolique » de l’heure, obligatoire en contrepartie des allocations chômage. En 2010 c’est au tour du Royaume-Uni, avec 30h hebdomadaires non-rémunérées pendant 1 mois pour avoir droit aux minimas sociaux.

A l’ANPE / Pôle Emploi, on n’a pas attendu Wauquiez pour fournir de la main d’œuvre gratuite aux entreprises. L’EMTPR (Evaluation en Milieu de Travail Préalable au Recrutement) est un dispositif méconnu mis en place dès 2003 et qui oblige aussi des chômeurs à travailler jusqu’à 40h en 5 jours, sans contrat de travail ni salaire. Il s’agit ni plus ni moins d’une période d’essai gratuite pour l’entreprise, payée par notre assurance chômage.

On ne nous parle surtout pas de « travail forcé » - c’est illégal en France ! Mais les allocataires (RSA, ARE ou autre) qui refusent ces « propositions » s’exposent à des sanctions, allant de la diminution progressive de l’allocation à sa suspension provisoire, voire à la radiation pure et simple.

La mise en place du RSA a préparé cette offensive, avec les mots « Solidarité » pour aumône, « Active » pour travail forcé. Mais rappelons que, tout comme les demandeurs d’emplois indemnisés, il n’y a pas de « bénéficiaires » du RSA mais bien des allocataires de prestations sociales. Le RSA reste en grande partie financé par les contributions sociales (CSG, CRDS = 8% prélevés sur les salaires) ; la taxe créée spécialement pour son financement n’a été utilisée qu’au tiers ! Dispositif parallèle à l’assurance chômage, il ressemble bel et bien à un revenu de remplacement ou de complément pour les personnes privées d’un emploi digne de ce nom.

Ainsi cet argent qu’on reproche à certains de gagner sans rien faire est pourtant un revenu du travail de tous, chacun participant sur son salaire à l’assurance collective de tous les travailleurs face au risque du chômage. Plus de 850 000 salariés pauvres allocataires du RSA y contribuent également.

Quand le gouvernement cherche mille astuces pour baisser le coût du travail (grâce aux multiples exonérations de charges), et maintenant pour fournir aux entreprises des travailleurs gratuits par le biais de dispositifs comme l’EMTPR, on se demande bien : qui sont les assistés ?

Mais le problème ne se pose pas uniquement en terme de maintien de revenu pendant les périodes d’inactivité, ni de revenu minimum. Le travail gratuit et obligatoire, c’est la destruction pure et simple du droit du travail. C’est une dévalorisation complète du travail et de ses conditions qui va peser bien lourd sur l’ensemble des salariés.

Pourquoi en effet augmenter les salaires et concéder de meilleures conditions de travail quand on peut se fournir facilement en main d’œuvre gratuite chez Pôle Emploi ? Les demandeurs d’emploi grossissent jour après jour la réserve des travailleurs obligés d’accepter n’importe quoi à n’importe quel prix.

De plus, le système du RSA favorise à grande échelle le travail au noir. Ce n’est un secret pour personne : qui peut imaginer qu’on puisse vivre avec 590 euros par mois seul avec un enfant ? Or les « revenus d’activité », même quelques heures de travail par mois, sont en grande partie décomptés de l’allocation. Avec les frais de déplacement ou autres frais professionnels, l’allocataire en travaillant peut même voir ses revenus diminuer… A court terme, le calcul est vite fait : mieux vaut ne pas être déclaré. Et c’est un marché parallèle du petit boulot qui se développe, occupant la place d’autant d’emplois qui ne seront jamais créés.

Dans ce contexte, imposer des heures de travail d’ « intérêt général », bénévole ou faiblement rémunéré, en échange du RSA revient simplement à légitimer et développer un système d’exploitation par le travail hors de tout droit social.

Face à ce retour brutal du droit à exploiter, une seule réponse possible : travailleurs salariés, précaires ou privés d’emploi, unissons-nous dans la lutte ! Par notre travail régulier, annualisé, vacataire, intérimaire, saisonnier ou intermittent, nous produisons des richesses qui doivent profiter à tous à égalité.

Oui nous voulons tous travailler à temps plein, mais dans de bonnes conditions, avec un contrat de travail et un salaire digne : 1500 euros net mensuel au moins.

Anne-Lise Lehmann


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