L’intellectuel qui a déçu la révolution

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Le grand poète syrien Adonis, jadis connu pour ses engagements en faveur de la liberté, semble réticent à soutenir une "révolution qui, dit-il, émane des mosquées", regrette l'écrivain irakien Sinan Antoon. 

29.08.2011 | Sinan Antoon | Al-Jazira.net

Né en 1930, le poète syrien Ali Ahmed Saïd Esber, dit Adonis, est et restera l'un des plus grands poètes arabes du XXe siècle. C'est aussi un critique activement engagé dans la création d'une nouvelle vision de la culture. Il est donc étrange d'entendre quelqu'un qui désire de façon obsessionnelle le prix Nobel déclarer que la culture à laquelle il appartient - la culture dont il est censé être le champion - est une culture morte. A deux reprises en effet au cours des dernières années Adonis a souligné que la culture arabe était "morte". Dans une interview accordée le 7 septembre 2007 à la chaîne Al-Arabiya, il affirmait par exemple : "Nous sommes un peuple en voie d'extinction. [...] Nous n'avons plus la capacité créative d'édifier une grande société humaine ni de participer à la construction du monde."

Pourtant, lorsque les vents de la révolution balayèrent les dictatures en Tunisie et en Egypte, ce penseur "révolutionnaire" ne ressentit aucune satisfaction devant ce que les peuples de ces pays avaient accompli. Il se contenta de déclarer que ce qui venait de se passer n'était qu'une "rébellion de la jeunesse".

Peu après, ses compatriotes syriens se révoltaient contre un régime dictatorial impitoyable qui les étouffait depuis quatre décennies. On s'attendait à ce qu'un poète salue le courage de ces citoyens désarmés n'ayant à opposer aux balles d'un régime odieux que leur voix et leur conscience. Or Adonis n'en fit rien. Sa chronique du 31 mars, intitulée : "A la lumière du moment syrien actuel", était résolument pessimiste. Au lieu de réaffirmer le pouvoir des mots et des rêves de liberté, il brossait un tableau cauchemardesque destiné à faire peur : la possibilité d'un scénario à l'irakienne en Syrie. Adonis soulignait le besoin d'une séparation entre religion et politique et se demandait si les révoltes dans le monde arabe n'allaient pas se terminer par une hégémonie inédite de l'"islam modéré". S'il s'agit là d'une inquiétude partagée par de nombreux révolutionnaires, la reprendre à son compte ne fait que singer la tactique éculée de la peur brandie par ces mêmes régimes répressifs et leurs soutiens étrangers qui, depuis des années, manipulent cyniquement ces inquiétudes pour hypothéquer le potentiel et la promesse d'un changement démocratique.

De nombreux écrivains et critiques syriens et arabes ont demandé des comptes à Adonis en raison de l'ambiguïté de son attitude. La romancière syrienne Maha Hasan l'encouragea à prendre une position plus ferme. Dans un article paru le 14 avril dans le quotidien Al-Hayat, elle l'interpella en ces termes : "Aujourd'hui vous devez être plus clair, plus précis et plus direct en disant la vérité sur ce qui se passe en Syrie. [...] C'est votre dernière chance." Le deuxième article d'Adonis sur la révolte en Syrie, "Le moment syrien, à nouveau", était encore plus à côté de la plaque que le premier. La tonalité du texte était un peu plus claire et l'auteur y critiquait le système de parti unique, mais, en même temps, Adonis se montrait tout aussi critique à l'égard de ceux qui protestaient contre le régime. "Une politique dirigée au nom de la religion par une charrette tirée par deux chevaux, le paradis et l'enfer, est nécessairement une politique violente et exclusive. Le présent, dans certaines de ses explosions, ne fait que plagier les événements du passé avec des instruments modernes", écrivait-il. Comme si le monde arabe contemporain était condamné à rejouer les tragédies du passé.

Toujours sur Al-Arabiya, Adonis a déclaré qu'il ne pourrait jamais adhérer à un mouvement émanant des mosquées et a reproché à l'opposition de ne pas avoir organisé ses rassemblements sur des places publiques. Le discours d'Adonis sur cette question montre à quel point il est loin de la réalité telle qu'elle est vécue par ses propres compatriotes. Non seulement de nombreuses manifestations syriennes ont d'abord éclaté sur les campus universitaires, mais encore on ne peut affirmer que le choix des mosquées comme lieux de rassemblement reflète l'expression d'une idéologie religieuse particulière, puisqu'il existe peu d'institutions équivalentes dans le pays et que les citoyens syriens n'ont guère d'autres lieux pour organiser leurs manifestations. On a d'ailleurs pu lire des informations émouvantes au sujet de certains chrétiens et athées syriens qui se rendaient à la mosquée le vendredi afin de prendre part au mouvement qui balaie le pays.

La dernière intervention en date d'Adonis est une lettre ouverte à Bachar El-Assad publiée [en juin] dans le quotidien libanais As-Safir [et reprise dans la presse internationale]. C'est une initiative problématique aussi bien dans le geste que dans la tonalité et le contenu du texte. Au moment où Adonis rédigeait sa lettre, le régime avait déjà tué plus de 1 400 civils syriens. Il avait torturé et tué un adolescent, Hamza Al-Khatib, dont le corps mutilé est rapidement devenu un symbole de la brutalité de ce régime. Et pourtant ce même régime s'entêtait à nier la légitimité des manifestations et entonnait les sempiternels refrains sur les complots extérieurs et l'infiltration de provocateurs étrangers.

Et, dans ce contexte, qu'avait à dire Adonis au président ? Sa lettre ouverte comporte l'inévitable antienne à propos de la fusion arabo-islamique de la religion et de la politique, et comporte des déclarations telles que : "Politiquement, les Arabes n'ont jamais connu la démocratie dans leur histoire moderne, ni dans leur histoire ancienne. C'est quelque chose d'extérieur à l'héritage culturel arabe." Une fois cet emballage ôté, le lecteur découvre certes une critique du parti Baas et un appel à un système multipartite. Mais ce qui est extrêmement déconcertant dans la cible de la critique d'Adonis, c'est qu'il sait pertinemment que depuis de nombreuses années le parti Baas n'est plus qu'un squelette. Il n'ignore pas non plus que la source des problèmes de la Syrie, ainsi que le pouvoir du régime, ne résident pas dans le parti lui-même.

Dans cette lettre, pas plus que dans ses articles précédents, Adonis ne prend la peine de faire allusion aux massacres perpétrés par le régime, il ne rend pas non plus hommage aux centaines de martyrs qui ont perdu la vie uniquement pour avoir réclamé cette liberté - que le poète Adonis chantait autrefois.

Peut-être y a-t-il eu une époque où l'intellectuel Adonis incarnait la promesse d'une culture radicale et révolutionnaire, mais cette époque est depuis longtemps révolue.




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