NPA: est-ce la crise finale ? (Médiapart)

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Port-Leucate, envoyée spéciale

«Quand le sage désigne la lune, l'idiot regarde le doigt, et même un doigt qui serait rabougri ou cassé»: Olivier Besancenot n'est pas candidat à la présidentielle mais il est en meeting. Et il jubile aux dépens des «observateurs» qui ont parié sur la mort du NPA, devant ses camarades réunis en université d'été. Désormais «libéré», lui refuse de croire que les tensions qui ont tant crispé la jeune organisation avant l'été ont altéré définitivement le projet d'un vaste parti de rupture à la gauche du PS, lancé dans l'allégresse en 2009 avec, à l'époque, 9.000 membres.

Depuis, la moitié est partie, et ceux qui sont restés sont désormais divisés en deux, avec une courte avance pour les tenants d'une ligne plus «révolutionnaire», adversaires des négociations avec le Front de gauche. Ce sont eux qui ont choisi Philippe Poutou, un ouvrier de la métallurgie de 44 ans, pour les représenter à la présidentielle. Les autres, attachés à un profil plus unitaire, ont assisté, impuissants, à ce qu'ils vivent parfois comme une trahison. Après la pause estivale, où en sont-ils? Alors, mort ou pas mort, le NPA?

D'abord, il y a les chiffres. La direction affiche une fréquentation de 850 personnes à Port-Leucate, soit moins que les deux années précédentes (entre 1.000 et 1.500) mais sans être ridicule. «Il y avait à peine 400 personnes inscrites début juillet», soupire, soulagé, Pierre Baton, élu au comité exécutif (CE). Les multiples ateliers organisés, sur les gauches, Daniel Bensaïd, les quartiers populaires ou le féminisme, étaient bien fréquentés, les participants enthousiastes, témoignant d'une vie militante à mille lieues des bras de fer de la direction.

«C'est la deuxième vie du NPA, martèle Olivier Besancenot. Ceux qui ont annoncé que le NPA n'en finit pas de mourir se sont trompés... Le cadavre est résistant. On revendique et on assume qu'on est dans un processus, et qu'on apprend en marchant.» Lui balaie toutes les objections. Les tensions? «Une phase obligée. Mais on a un candidat. Et le NPA n'a pas pété en deux.» Certains ne feront pas la campagne? «En 2002 et 2007, c'était pareil. Je n'ai jamais fait consensus.» Poutou, ultra-novice? «La crise donne un nouveau relief à sa candidature. Lui saura de quoi il parle quand il évoquera les conséquences concrètes de la crise.»

Bref, le NPA est sur la Lune. Sauf qu'Olivier Besancenot est un des seuls à l'y voir.

Pour la grande majorité de ses camarades de la direction, le moment est «critique». Les mines un brin déconfites, et les sourires crispés. Certains se parlent à peine, Pierre-François Grond, autrefois très proche de Besancenot, n'est pas venu. Les plus amers sont les anciens alliés du candidat-facteur de 2002 et 2007: avec le choix Poutou, c'est toute la direction du NPA qui a explosé, Besancenot et certains proches rejoignant les «durs» de l'organisation (position A) quand l'autre moitié s'est alliée avec les «unitaires» (position B).

Parmi eux, Ingrid Hayes, membre du comité exécutif, et «entre rage et inquiétude». D'ordinaire mesurée devant la presse, elle fait cette fois claquer les mots. «Il y a un aspect de gâchis dont j'ai du mal à me remettre. Et une inquiétude parce que ce qui est engagé, c'est la possibilité de survie du courant dans lequel je me suis engagée il y a dix ans», dit-elle d'emblée.

Elle enchaîne: «La seule fonction de la candidature de Philippe Poutou est d'installer une majorité sectaire à la tête du NPA, avec des courants révolutionnaristes hostiles au projet initial du NPA. Ils veulent faire autre chose: un énième groupuscule d'extrême gauche qui essaie de rassembler les courants trotskistes. Cette candidature est aux antipodes de ce qu'on avait tenté de faire et je ne vois pas sa fonctionnalité politique: elle ne sert à rien; il y a déjà Lutte ouvrière.»

Dans son viseur, il y a les anciens de LO, qui avaient rejoint la LCR il y a plusieurs années – comme Philippe Poutou –, ceux qui sont venus avec le NPA, les petits groupes d'ultra-gauche intégrés au nouveau parti, et les anciens dirigeants de l'organisation de jeunesse de la LCR. «Eux sont dans une logique de putsch, dit un autre dirigeant, préférant le «off». Des débats internes, il y en a toujours eu. Mais là c'est autre chose, ce n'est plus ma maison.»

Pour le dire vite, la position B craint qu'une petite minorité, autour de ces groupes, ne prenne le contrôle du NPA et le torpille définitivement. Ceux qui les soutiennent sans y être, dont une grande partie de dirigeants «historiques» de la LCR, jurent que c'est une vue de l'esprit. Alain Krivine : «La position B pensent qu'on a trahi. Moi pas du tout. Les trois quarts de l'activité du NPA sont unitaires. Quant à eux (les “révolutionaristes”), ils ne tiennent rien du tout. C'est nous...» Olivier Sabado : «Le repli sectaire ? Mais c'est une connerie!»

«Ils prennent trop de place aujourd'hui, mais le candidat n'est pas issu de leurs rangs et ils ne sont pas majoritaires dans l'équipe de campagne, dit aussi Pierre Baton, un des rares de la direction à ne pas avoir milité à la LCR avant de s'engager au NPA. Je n'ai pas du tout l'intention de participer à une organisation sectaire. Mais on peut être ouvert et large sans envisager de trouver un bloc de gauche.» «Moi je n'ai pas fait une majorité d'orientation avec eux. Ils surestiment la radicalité ; ils n'ont qu'un mot d'ordre, c'est le socialisme et la révolution. Pour l'instant, ce n'est qu'une direction de campagne», abonde sa camarade et alliée Sandra Demarcq.

Voilà pour l'accusation d'un NPA se transformant en «mini-LO». Reste que le NPA avait deux visages à Port-Leucate: la majorité jurant que «ça va mieux», et que la campagne est lancée, quand les autres restent sonnés, incertains de vouloir distribuer des tracts appelant à voter Poutou. Mais tous, ou presque, s'interrogent sur les raisons de la crise interne.

Un nom revient alors sans cesse: celui d'Olivier Besancenot. C'est quand il a annoncé son refus de se représenter que la direction en place depuis deux ans a implosé. «C'était le ciment de la direction», explique Léonce Aguirre, un des représentants des «unitaires». En gros, explique Pierre Baton, «certains pensaient déjà que la ligne était trop dure mais qu'elle était assumable avec la surface d'Olivier», c'est-à-dire sa popularité, y compris dans les milieux populaires et ouvriers.

La porte-parole Christine Poupin l'admet: «On a été percuté par une contradiction énorme à la constitution même du NPA. La possibilité de la création du NPA était liée aux succès électoraux et à la place qu'a occupée Olivier. Or c'était une situation éminemment contradictoire, entre notre analyse de la transformation de la société et la personnalisation à outrance. On a peut être tiré sur la corde. On ne l'a pas anticipé.»

Et puis il y a toute une série d'autres facteurs cités par les militants. En vrac : la crise du capitalisme qui provoque repli et désarroi, notamment chez les plus précaires ; les défaites sociales successives, notamment l'échec du mouvement des retraites – «on n'est que le reflet de ce qui se passe dans la vie sociale», dit Poutou ; les tactiques électorales en solo qui se sont soldées par des échecs ; le débat sur le voile ; la faiblesse de la direction ; le vide laissé par la mort de Daniel Bensaïd ou encore le manque de débats démocratiques.

Car, sur le fond, une question existentielle est posée au NPA: et s'il avait été fondé sur un grand malentendu avec un projet qui semblait satisfaire toutes les sensibilités mais dont chacun faisait, en réalité, sa propre interprétation? C'est, en partie, la thèse de Léonce Aguirre, dirigeant de la LCR, et aujourd'hui dans la minorité du NPA:

«La racine de la crise interne n'est pas le désaccord sur la démarche unitaire pour les élections. Il y a deux conceptions du NPA, avec d'un côté la volonté de faire un parti révolutionnaire classique des années 70et le NPA devient une centrifugeuse: partis de 9.000 militants, on arrive à une LCR élargie numériquement. De l'autre, c'est l'idée d'un parti large et pluraliste, en acceptant que certaines questions ne soient pas tranchées, comme sa délimitation stratégique (sa nature révolutionnaire ou non). L'orientation actuelle tourne le dos à cela.»

La plupart avaient fait le pari que ces débats se régleraient d'eux-mêmes, pris dans la dynamique d'expansion du NPA. «Mais pour cela, il fallait qu'elle se poursuive», explique Ingrid Hayes. L'autre porte-parole, Myriam Martin, qui défend elle aussi l'orientation désormais minoritaire, l'admet: «On a eu des interprétations différentes du projet initial. Il y a des choses qui ne s'étaient pas assez exprimées ces deux dernières années.»

Leur position B a déjà annoncé qu'elle allait se constituer en courant, avec une apparition publique (un nom, un site internet, une revue), pour tenter de remotiver les troupes et de rattraper les militants partis ou en partance du NPA.

La nouvelle majorité, elle, tente de déminer et veut croire que le débat est ailleurs. Pour ses partisans, les désaccords sont beaucoup moins profonds. «Ce sont des surinterprétations de désaccords tactiques et non stratégiques», explique Sabado. Sandra Demarcq : «Je défends la même chose qu'à la création du parti : un parti de transformation révolutionnaire et de rupture. Certains pensent que ce n'est plus possible à cause du reflux actuel et parce qu'Olivier n'est pas candidat. Mais je ne sais pas encore jusqu'où va le désaccord. On n'a pas eu le temps d'avoir le débat.»

Gaël Quirante, membre du comité exécutif et un des chefs de file du courant dit « révolutionnaire », ne dit pas autre chose: «On fait des analyses différentes des potentialités de la période: certains pensent que c'est une période de repli ; d'autres que c'est une période de mobilisations, qui ouvre des opportunités. Il n'y a pas de victoire mais la question de la révolution est possible au sud de la Méditerranée. Des processus révolutionnaires sont en cours, des mobilisations de masse importantes existent sous une forme d'indignation, qui viendront dans le reste de l'Europe.» Pour lui, pas de doute, la «nouvelle accentuation des contradictions de classes», mise au jour par la crise, «remet le NPA sur les rails».

Avec ses camarades de la majorité, il espère que les campagnes à venir, notamment sur la dette, au cœur du premier discours de candidat de Philippe Poutou lundi soir, permettront d'apaiser les esprits. A condition, bien sûr, que le NPA réussisse à rassembler les 500 parrainages d'élus. A décrocher la Lune, en quelque sorte.

Lénaïg Bredoux

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