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Évaporation de la morale
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On voit, dans les époques de réaction triomphantes, MM. les dé- mocrates, sociaux-démocrates, anarchistes et autres représentants de la gauche, sécréter de la morale en quantité double, de même que les gens transpirent davantage quand ils ont peur. Répétant à leur façon les dix commandements ou le sermon sur la montagne, ces moralistes s’adressent moins à la réaction triomphante qu’aux révolutionnaires traqués, dont les « excès » et les principes « amoraux », « provoquè- rent » la réaction et lui fournissent une justification morale. Il y aurait cependant un moyen élémentaire, mais sûr, d’éviter la réaction: l’effort intérieur, la renaissance morale. Des échantillons de perfection éthique sont distribués gratuitement dans toutes les rédactions intéres- sées.
Cette prédication aussi ampoulée que fausse a sa base sociale — de classe — dans la petite bourgeoisie intellectuelle. Sa base politique est dans l’impuissance et le désarroi devant la réaction. Nase psychologi- que : le désir de surmonter sa propre inconsistance en se mettant une fausse barbe de prophète.
Le procédé favori du philistin moralisateur consiste à identifier les façons d’agir de la révolution et de la réaction. Des analogies formel- les en assurent le succès. Le tsarisme et le bolchevisme deviennent jumeaux. On peut découvrir également des jumeaux dans le fascisme et le communisme. On peut dresser la liste des caractères communs au
Leur morale et la nôtre (1938)    10
catholicisme ou au jésuitisme et au communisme. De leur côté, Hitler et Mussolini, usant d’une méthode tout à fait semblable, démontrent que le libéralisme, la démocratie et le bolchevisme ne sont que les di- verses manifestations d’un même mal. L’idée que le stalinisme et le trotskysme sont « au fond identiques » rencontre aujourd’hui la plus large audience. Elle réunit les libéraux, les démocrates, les pieux ca- tholiques, les idéalistes, les pragmatistes, les anarchistes et les fascis- tes. Si les staliniens n’ont pas la possibilité de se joindre à ce « Front populaire »-là, c’est seulement par un effet du hasard : ils sont préci- sément absorbés par l’extermination des trotskystes.
Ces rapprochements et ces identifications sont essentiellement ca- ractérisés par l’ignorance complète des assises matérielles des diver- ses tendances, c’est-à-dire de leur nature sociale et, dès lors, de leur rôle historique objectif. On apprécie et classe par contre les diverses tendances d’après des indices extérieurs et secondaires, le plus sou- vent d’après leur attitude envers tel ou tel principe abstrait auquel le classificateur attribue professionnellement une signification particuliè- re. Pour le pape, les francs-maçons, les darwinistes, les marxistes et les anarchistes sont frères en le sacrilège puisqu’ils repoussent tous l’Immaculée Conception. Pour HITLER, le libéralisme et le marxisme, ignorant l’un et l’autre « le sang et l’honneur », sont des jumeaux. Jumeaux pour le démocrate, le fascisme et le bolchevisme puisqu’ils refusent de s’incliner devant le suffrage universel. Et cætera.
Les traits communs aux tendances ainsi rapprochées sont indénia- bles. Mais le développement de l’espèce humaine n’est épuisé ni par le suffrage universel ni par « le sang et l’honneur », ni par le dogme de l’Immaculée Conception ; — tout est là. Le devenir historique est avant tout lutte des classes, et il arrive que des classes différentes usent, à des fins différentes, de moyens analogues. Il ne saurait en être autrement. Les armées belligérantes sont toujours plus ou moins sy- métriques ; s’il n’y avait rien de commun dans leurs façons de com- battre, elle ne pourraient pas se heurter.

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