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Le paysan ou le boutiquier inculte, s’il se trouve entre deux feux, sans comprendre les causes et la portée du combat engagé entre le prolétariat et la bourgeoisie, considère les deux partis en présence avec une haine égale. Mais que sont tous ces moralistes démocrates ? Les idéologues des couches moyennes tombées, ou qui craignent de tomber, entre deux feux. Les prophètes de ce genre sont surtout carac- térisés par leur éloignement des grands mouvements de l’histoire, par le conservatisme rétrograde de leur pensée, par le contentement de leur médiocrité et par la pusillanimité politique la plus primitive. Les moralistes souhaitent par-dessus tout que l’histoire les laisse en paix avec leurs bouquins, leurs petites revues, leurs abonnés, leur bon sens et leurs règles. Mais l’histoire ne les laisse pas en paix. Tantôt de gau- che, tantôt de droite, elle leur bourre les côtes. Evidemment : révolu- tion et réaction, tsarisme, bolchevisme, stalinisme et trotskysme sont frères jumeaux ! Que celui qui en doute veuille bien palper, sur les crânes des moralistes, les bosses symétriques de droite et de gauche...
Amoralisme marxiste et vérités éternelles
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Le reproche le plus commun et le plus impressionnant que l’on adresse à l’« amoralisme » bolchevik emprunte sa force à la prétendue règle jésuitique du bolchevisme : La fin justifie les moyens. De là, ai- sément, la conclusion suivante : les trotskystes, comme tous les bol- cheviks (ou marxistes), n’admettent pas les principes de la morale, il n’y a pas de différence essentielle entre trotskysme et stalinisme. Ce qu’il fallait démontrer.
Un hebdomadaire américain, passablement vulgaire et cynique par ailleurs, a ouvert sur la morale du bolchevisme une petite enquête des- tinée, selon l’usage, à servir à la fois la morale et la publicité.
Leur morale et la nôtre (1938)    12
L’inimitable Herbert WELLS, dont l’homérique suffisance dépassa toujours l’imagination extraordinaire, s’est empressé de se solidariser avec les snobs réactionnaires de « Common Sens ». C’est dans l’ordre des choses. Mais ceux-là mêmes qui ont répondu à l’enquête en pre- nant la défense du bolchevisme ne l’ont pas fait sans de timides réser- ves. Les principes marxistes sont, biens sûr, mauvais, mais on trouve néanmoins parmi les bolcheviks des hommes excellents (EASTMAN). En vérité, il est des « amis » plus dangereux que les ennemis.
Si nous voulions prendre MM. nos censeurs au sérieux, nous de- vrions tout d’abord leur demander quels sont leurs propres principes de morale. Question qui resterait sans doute sans réponse... Admet- tons que ni la fin personnelle ni la fin sociale ne puissent justifier les moyens. Il faudrait alors chercher d’autres critériums en dehors de la société telle que l’histoire la fait et des fins suscitées par son dévelop- pement. Où ? Au ciel si ce n’est sur la terre. Les prêtres ont depuis longtemps découvert dans la révélation divine les canons infaillibles de la morale. Les petits prêtres laïcs traitent des vérités éternelles de la morale sans indiquer leur référence première. Nous sommes en droit de conclure que si ces vérités sont éternelles, elles sont antérieures à l’apparition du pithécanthrope sur la terre et même à la formation du système solaire. Mais d’où viennent-elles donc ? La théorie de la mo- rale éternelle ne peut pas se passer de Dieu.
Les moralistes du type anglo-saxon, dans la mesure où ils ne se contentent pas d’un utilitarisme rationaliste — de l’éthique du comp- table bourgeois — se présentent comme les disciples conscients ou inconscients du vicomte de SHAFTESBURY qui — au début du XVIIIe siècle — déduisait les jugements moraux d’un sens particulier, le sens moral inné à l’homme. Située au-dessus des classes, la morale conduit inévitablement à l’admission d’une substance particulière, d’un sens moral absolu qui n’est que le timide pseudonyme philosophique de Dieu. La morale indépendante des « fins », c’est-à-dire de la société — qu’on la déduise des vérités éternelles ou de la « nature humaine » — n’est au bout du compte qu’un aspect de la « théologie naturelle ».

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