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Les cieux demeurent la seule position fortifiée d’où l’on puisse com- battre le matérialisme dialectique.
Toute une école « marxiste » se forma en Russie à la fin du siècle dernier, qui entendait compléter la doctrine de MARX en lui ajoutant un principe moral autonome, supérieur aux classes (STROUVÉ, BER- DIAEFF, BOULGAKOV et autres...). Ses tenants commençaient naturel- lement par Kant et son impératif catégorique. Comment finirent-ils ? STROUVÉ est aujourd’hui un ancien ministre du baron de WRANGEL et un bon fils de l’Église ; BOULGAKOV est prêtre orthodoxe ; BERDIAEFF interprète en plusieurs langues de l’Apocalypse. Des métamorphoses aussi inattendues à première vue ne s’expliquent pas par « l’âme sla- ve » — l’âme de STROUVÉ étant du reste germanique — mais par l’envergure de la lutte sociale en Russie. L’orientation essentielle de cette métamorphose est en réalité internationale.
L’idéalisme classique en philosophie, dans la mesure où il tendait à séculariser la morale, c’est-à-dire à l’émancipation de la sanction reli- gieuse, fut un immense progrès (HEGEL). Mais, détachée des cieux, la morale avait besoin de racines terrestres. La découverte de ces racines fut l’une des tâches du matérialisme. Après SHAFTESBURY, il y eut DARWIN, après HEGEL, MARX. Invoquer de nos jours les « vérités éternelles » de la morale, c’est tenter de faire rétrograder la pensée. L’idéalisme philosophique n’est qu’une étape : de la religion au maté- rialisme ou, au contraire, du matérialisme à la religion.
« La fin justifie les moyens »
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L’ordre des Jésuites, fondé dans la première moitié du XVIe siècle pour combattre le protestantisme, n’enseigna jamais que «tout» moyen, fût-il criminel du point de vue de la morale catholique, est admissible pourvu qu’il mène au but, c’est-à-dire au triomphe du ca-
Leur morale et la nôtre (1938)    14
tholicisme. Cette doctrine contradictoire et psychologiquement in- concevable fut malignement attribuée aux Jésuites par leurs adversai- res protestants — et parfois catholiques — qui, eux, ne s’embarrassaient pas du choix des moyens pour atteindre « leurs » fins. Les théologiens jésuites, préoccupés, comme ceux des autres écoles, par le problème du libre-arbitre, enseignaient en réalité qu’un moyen peut être indifférent par lui-même, mais que la justification ou la condamnation d’un moyen donné est commandée par la fin. Un coup de feu est par lui-même indifférent ; tiré sur le chien enragé qui menace un enfant, c’est une bonne action ; tiré pour tuer ou faire vio- lence, c’est un crime. Les théologiens de l’ordre ne voulaient rien dire de plus que ces lieux communs. Quant à leur morale pratique, les Jé- suites formaient une organisation militante, fermée, rigoureusement centralisée, offensive, dangereuse, non seulement pour ses ennemis, mais encore pour ses alliés. Par leur psychologie et leurs méthodes d’action, les Jésuites de l’époque « héroïque » se distinguaient du curé ordinaire comme les guerriers de l’Église se distinguent de ses bouti- quiers. Nous n’avons pas de raison d’idéaliser les uns ou les autres. Mais il serait tout à fait indigne de considérer le guerrier fanatique avec les yeux du boutiquier stupide et paresseux.
Demeurant dans le domaine des comparaisons purement formelles ou psychologiques, on peut dire que les bolcheviks sont aux démocra- tes et aux sociaux-démocrates de toutes nuances ce que les Jésuites étaient à la paisible hiérarchie ecclésiastique. A côté des marxistes révolutionnaires, les sociaux-démocrates et les socialistes centristes paraissent des arriérés ou, comparés aux médecins, des rebouteux. Pas une question qu’ils n’aient scrutée à fond ; ils croient à la puissance des exorcismes et tournent craintivement les difficultés en attendant le miracle. Les opportunistes sont les paisibles boutiquiers de l’idée so- cialiste tandis que les bolcheviks en sont les militants convaincus. De là la haine qu’on leur porte et la calomnie dont les abreuvent les hommes qui ont à profusion les mêmes défauts qu’eux — condition- nés par l’histoire — sans avoir une seule de leurs qualités.

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