Dans les couloirs d'un hôpital, la tentation du Front national

Publié le

Restructuration, non-respect de la laïcité, crise de l'euro : le personnel d'un hôpital se divise et pense à l'extrême droite.

Photo : un membre du personnel hospitalier dans un couloir des urgences de l'hôpital Lariboisière, à Paris, en février 2005 (Gilles Coulon/Tendance floue)

En juin, j'enquêtais sur Claudy Siar, nouveau délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français d'outre-mer. Je cherchais à me faire une idée de la façon dont il était perçu par la communauté ultramarine. Devant la boîte de nuit antillaise « Titan » de la place de Clichy (Paris), j'alpaguais des gens.

Christophe, ambulancier martiniquais dans un hôpital de banlieue parisienne, ne pensait pas grand-chose de Claudy Siar. Mais il m'a dit :

« J'ai plein de collègues antillais autour de moi à l'hôpital qui vont voter FN. C'est nouveau. »

Deux hypothèses à vérifier : le vote FN montait en milieu hospitalier ou dans la communauté antillaise. Ou les deux.

Il y a trente ans, il y avait des Bretons et des Antillais

J'ai exploré la première hypothèse, en passant l'après-midi à l'hôpital Louis-Mourier de Colombes. Un centre à taille humaine avec ses problèmes, les autres hôpitaux ne vivent peut-être pas du tout la même chose.

Ici, personne ne peut assurer que le vote FN est en progression. Mais tout le monde admet qu'il se passe quelque chose, que « des idées » – xénophobes, identitaires – circulent dans les couloirs.

Le personnel hospitalier a changé ces dernières années. Il y a trente ans, à l'hôpital, il y avait surtout des Bretons, des Normands et des Antillais, dit Daniel Dalin, Martiniquais, agent hospitalier et syndicaliste CFDT de l'hôpital. Celui qui est aussi président du collectif DOM explique :

« En plein boom économique, ces métiers n'intéressaient pas les autres. Au même moment, le taux de chômage aux Antilles était délirant : notamment parce que la coupe de la canne avait été automatisée. Ils ont organisé notre venue en France en promettant l'eldorado. »

Puis, il y a eu des Portugais et des Espagnols « avec la même culture chrétienne ». Depuis, une dizaine d'années, des jeunes issus de l'immigration, d'origine africaine ou maghrébine, ont commencé à être embauchés à l'AP-HP.

L'hôpital a toujours été un lieu de mixité, les nouvelles arrivées ne dérangent pas. Mais depuis quelques années, des tensions apparaissent et des clans se forment.

Les Antillais râlent pendant le ramadan

Le contexte économique est difficile. La restructuration de l'AP-HP crispe les relations. L'hôpital Louis-Mourier, par exemple, a découvert ce qui l'attendait en 2008. Depuis, l'hôpital a entamé sa fusion avec quatre autres établissements d'Ile-de-France, pour créer un pôle d'activité « aux compétences transversales ».

Les départs à la retraite ne sont pas remplacés. De source syndicale, environ 160 postes ont disparu et il n'y a plus qu'un DRH pour 8 500 personnes. S'il y a un problème avec une fiche de paye, il faut aller à l'hôpital Beaujon.

Daniel Dalin :

« Alors, l'ambiance est tendue et le personnel se fout sur la gueule. »

Au centre de long séjour de Louis-Mourier, les conditions de travail sont particulièrement difficiles. Pas un jour ne se passe sans un incident communautaire. Une infirmière du Cap-Vert engueule une Portugaise (lui rappelant les désastres de la colonisation). Une autre traite une infirmière de singe.

Les aides-soignants d'origine maghrébine pestent contre les congés bonifiés des Antillais. Les Domiens s'énervent du rythme de travail amoindri de ceux qui font le ramadan.

Des patientes ne veulent pas être soignées par des hommes

D'autre part, côté patients, la laïcité est de plus en plus bousculée au sein de l'hôpital. C'est sans doute la cause de ras-le-bol numéro un, qui finit par se répercuter sur les relations entre les personnels d'origines différentes.

Il y a des conflits avec des conjoints, qui ne veulent pas que leurs femmes se fassent soigner par une femme noire – par racisme – ou un homme.

Un technicien se souvient d'être entré dans une chambre en néonatalogie pour réparer une ligne téléphonique. Un homme a caché le visage de sa femme et lui a demandé de partir. Il s'en est ensuite pris à l'infirmière qui lui avait promis qu'il n'y aurait aucune présence masculine dans la pièce.

Christelle, cadre administratif de garde à l'hôpital, se souvient :

« J'ai été confrontée à un couple musulman dont l'épouse était en crise d'éclampsie, son pronostic vital était engagé ainsi que celui de son enfant. Elle ne voulait pas se faire soigner par l'aide-soignant masculin qui était de garde à cause de son mari. J'ai dû expliquer longuement au mari qu'il y avait un risque de décès. Il a fini par entendre raison. »

A la maternité, on voit arriver de plus en plus de femmes voilées des pieds à la tête, ce qui inquiète les infirmières, et « des Témoins de Jéhovah qui ne veulent pas de péridurale », explique une syndicaliste de la CGT.

Une aide-soignante du service maternité :

« Il y a une recrudescence du voile intégral chez les jeunes femmes. Cela nous met mal à l'aise, quand il faut leur demander de tout enlever. On trouve ça pas normal de ne pas savoir à qui on a affaire. Entre collègues, on en parle. »

Tout le personnel rencontré pense que l'administration doit prendre ses responsabilités et imposer des règles claires. Isabelle Lévy, formatrice en hôpital, a écrit un livre sur le sujet. Elle pense que le non-respect de la laïcité entraîne un vrai ras-le-bol du personnel hospitalier et entrave de plus en plus le soin (des extraits de son livre sont souvent repris pas des sites FN).

« L'euro nous a mis dedans »

En repensant à la phrase de Christophe, on se demande si au sein de l'hôpital, le personnel antillais est particulièrement sensible aux idées de Marine Le Pen. Une aide-soignante guadeloupéenne du local CGT :

« J'en parle avec des collègues de l'hôpital. C'est vrai, il y en a de plus en plus qui adhérent aux idées. Pas forcément au parti. Il se passe quelque chose.

Moi-même, quand je suis en colère, j'y pense, certaines idées sur l'insécurité ou la sortie de l'euro me parlent. C'est l'euro qui nous a mis dedans. »

Maryse, aide-soignante martiniquaise, toute petite avec un chignon grisonnant :

« On entend beaucoup dire : “Il faudrait que Marine Le Pen passe pour six mois, pour faire le ménage et après elle pourrait laisser la place à quelqu'un d'autre.” Il y a un vrai mal-être, un ras-le-bol au sein de la communauté. Mais ce n'est pas propre à l'hôpital. Au contraire, les Antillais de l'hôpital sont plus tolérants. On a l'habitude d'être mélangés. Ici, les Antillais fêtent l'aïd par exemple. »

Francette : « Je vais voter une sanction de la France »

C'est finalement une infirmière de nuit de l'hôpital Corentin-Celton (Issy-les-Moulineaux, dans les Hauts-de-Seine) de 57 ans, rencontrée quelques jours plus tard, qui nous parle de Marine Le Pen avec espoir. Mais elle n'est pas d'accord avec tout : elle ne pense pas, par exemple, qu'on puisse sortir de l'euro.

Sa bouche tremble. Elle est scandalisée par le « gâchis » dont elle est témoin à l'hôpital. Elle considère que la Sécurité sociale est mal gérée : « On garde des jours et des jours des gens qui n'ont rien à faire dans les services. » Elle regrette qu'il n'y ait plus beaucoup d'Antillais à l'hôpital, le personnel a changé.

Elle estime enfin qu'on ne peut pas « continuer à faire entrer des gens qui n'ont pas de quoi vivre et cassent les boîtes aux lettres » :

« On en a marre d'être amalgamés avec eux alors qu'on est français. En 2007, j'ai voté Sarkozy. Cette fois, je vais voter une sanction de la France. On sera beaucoup à faire pareil. »

Photo : un membre du personnel hospitalier dans un couloir des urgences de l'hôpital Lariboisière, à Paris, en février 2005 (Gilles Coulon/Tendance floue).

Commenter cet article