Les Indignés espagnols se battent contre l’endettement à viePar Emmanuel Haddad

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BASTA !

Le combat des Indignés espagnols se poursuit, de manière moins visible, mais plus ancré dans le quotidien difficile de la population. Dans tout le pays, des plateformes des « affectés de l’hypothèque » ont vu le jour. À cause de la crise et des plans d’austérité, 150.000 familles seraient menacées d’expulsion ! Reportage à Barcelone auprès de militants qui se battent contre les expulsions et l’endettement à vie.

Près de 200 personnes armées de panneaux « Stop expulsion » ou « Le logement est un droit fondamental » sont venues ce 12 juillet défendre Nancy, Angel et leurs trois enfants contre l’expulsion demandée par la banque Caixa Cataluña. Dans l’appartement à moitié vidé de son mobilier, la quinquagénaire résume : « Tout était trop facile. La banque nous a fait un prêt de 300.000 euros et, une semaine plus tard, on était ici. Maintenant, ils ont racheté l’appartement, et ce n’est pas avec mon travail de nettoyage de banques que je vais réussir à tout rembourser. » Nancy vit dans un immeuble de Santa Coloma de Gramenet, une ville de la banlieue de Barcelone connue pour sa forte densité de population (120.000 habitants sur 7 km2), sa diversité culturelle et la corruption de son ancien maire. Arrivée d’Équateur avec sa famille dans les années 2000, elle est la dernière à ramener un salaire : la crise a emporté les emplois de son mari et de son fils aîné.

150.000 familles menacées d’expulsion

« D’après nos calculs, il y aurait 150.000 familles sous le coup d’une expulsion, précise José María Fernández Seijó, membre de l’association Juges pour la démocratie. La plupart sont des travailleurs qui vivent en périphérie des grandes villes. » Ce ne sont donc pas les nouveaux riches qui ont acquis une résidence secondaire en bord de mer dans les années 1990. Car l’Espagne s’est goinfrée de béton armé. On compte deux fois plus de maisons que d’habitants, et presque 700.000 logements neufs cherchent acheteur. Mais les citoyens réunis sous la fenêtre de Nancy ne voient pas pourquoi les plus vulnérables paieraient le prix de ces excès.

Humeur festive, saillies sagaces à coups de haut-parleur, contre l’État corrompu et le capitalisme aliénant, mélange des générations et des origines sociales… Les lève-tôt décidés à empêcher l’expulsion portent la marque du mouvement des Indignés. Pourtant, ce ne sont pas leurs couleurs qui s’affichent, mais celles d’un autre collectif : la Plateforme des affectés de l’hypothèque (PAH). L’association en est déjà à sa 59e interruption d’expulsion. Et déjà 58 victoires. Depuis que les Indignés ont quitté le campement de la Plaza Cataluña à Barcelone, ils se sont disséminés en 23 assemblées de quartier. Chacune tente de s’attaquer à des problèmes locaux et concrets, et parfois avec l’aide et l’expérience des associations préexistantes. Quand il a vu Nancy et Angel arriver sur la place avec leur avis d’expulsion sous le bras, Carlos, membre de la commission logement, les a orientés vers la PAH, spécialiste des cas comme le leur.

Les Indignés, créateurs de vocation

Le capital sympathie des Indignés a porté un coup de projecteur sur les combats de la PAH. « Les deux premières plateformes des "affectés de l’hypothèque" ont été créées à Barcelone et à Llobregat en 2008, raconte Rosa Maria, une militante grisonnante. Mais depuis le début du mouvement des Indignés, une cinquantaine de plateformes ont été créées dans toute l’Espagne ! »

Carlos fait partie de ces Indignés qui se sont vite spécialisés dans une cause sociale. Et il n’a pas choisi la question du logement par hasard. Entre 2007 et 2010, ce quarantenaire – qui « doit actuellement vivre chez une amie » – a lutté contre la Caja Burgos pour que ses parents ne soient pas expulsés de la maison qu’ils habitaient depuis quarante ans. S’enchaîner autour de la banque, organiser des protestations... Il n’a reculé devant rien pour que ses parents ne soient pas déplacés dans un logement éloigné, avec un loyer plus élevé. « Mes parents ne recevaient que 400 euros de retraite, ils n’auraient jamais pu payer le loyer d’un nouveau logement, explique-t-il. Finalement, sur 123 personnes concernées par le processus de relogement imposé par la banque, 23 ont obtenu gain de cause, dont mes parents, qui se sont même fait offrir une belle maison. »

Carlos est conscient de s’être fait acheter. Mais c’était ça ou le drame qu’ont vécu de nombreux seniors dont les logements ont été détruits pour construire des bureaux : « Ces murs, c’était leur vie. La plupart étaient des gens âgés. Sept personnes sont mortes dans les six mois qui ont suivi, d’autres sont devenues méconnaissables et ont été placées dans des centres gériatriques. Un véritable crime social. » On est en 2007, en pleine « frénésie de construction » . 700.000 nouveaux logements étaient construits chaque année. Plus que la France, l’Allemagne et l’Italie réunies !

Perte de logement et remboursement d’emprunt à vie : la double peine

Dans le café qui jouxte la maison d’Angel et Nancy, Carlos est « l’avocat des pauvres ». On prend son numéro en cas de problème. Mais les avocats doivent faire avec la loi. Et celle-ci n’a pas prévu de bouée de sauvetage pour les familles qui ont hypothéqué leur maisons auprès des caisses d’épargne en faillite. Les pertes des banques et caisses d’épargne sont immenses, en grande partie à cause des emprunts contractés par les sociétés immobilières qui ont fait faillite. Les banques ramassent donc l’argent où il se trouve : chez les particuliers. Les logements hypothéqués sont vendus aux enchères, à 50 % de leur prix initial. Et les familles doivent ensuite continuer de rembourser leur emprunt, même après la vente de leur maison.

Perte de logement et endettement à vie, une double peine qui en indigne plus d’un. D’autant que se multiplient les cas de « mobbing immobilier » : des pratiques de harcèlement moral qui vont des appels téléphoniques aux coupures d’eau et d’électricité, en passant par l’absence d’entretien du logement pour le déclarer en ruine. Des pratiques récemment médiatisées.

Une réglementation inadaptée

Pour José María Fernández Seijó, il y a un vide juridique à combler en Espagne : l’absence de seconde chance pour les « endettés de bonne foi ». « L’article 1911 du code civil permet au créancier de se dédommager avec la totalité du patrimoine de l’endetté, ce qui le rend lié à vie à la dette qu’il a contractée », explique le magistrat du tribunal de commerce de Barcelone sur le blog de l’avocat Carlos Guerrero. Dans des pays voisins, existent des systèmes plus flexibles « qui donnent à quiconque s’est endetté sans possibilité de remboursement une seconde chance ». Comme la loi Borloo – Surendettement en France.

Pas question de se laisser expulser à cause d’une réglementation inadaptée. Les arguments de Luis, le fondateur du PAH de Barcelone, sont sans équivoque : « Je dois 300.000 euros à la banque. Quand on me parle de ces chiffres, je ne peux pas m’empêcher de sourire… Comment veulent-ils que je rembourse une somme pareille ? » Ce chômeur bon vivant explique patiemment à Nancy et à Angel qu’il a déjà résisté à cinq expulsions, qu’ils ne doivent pas se laisser faire. Lui attend sa prochaine expulsion, le 19 octobre, avec la sérénité du désespoir. À la suite d’une plainte déposée par les Mossos d’Esquadra – les CRS catalans –, 13 personnes ont été condamnées en juillet pour résistance à l’autorité et désobéissance, à des amendes de 120 à 300 euros. Ils s’étaient opposés en février à l’expulsion d’un couple de Ghanéens. De quoi refroidir les sympathisants, qui n’avaient jusqu’ici souffert aucune poursuite.

Sauver les banques ou les citoyens surendettées par la crise ?

À moins que la loi n’évolue. Juges pour la démocratie, PAH et Indignés se mobilisent tous derrière le même slogan : « Dación en pago ». Il s’agit d’un accord entre la banque et le client permettant que la vente du logement hypothéqué règle définitivement sa dette. Si cette formule s’appliquait, Nancy et Angel n’auraient plus à rembourser la banque après la vente de leur appartement. Les Indignés multiplient les communiqués en faveur de l’instauration de ce procédé juridique. Les Juges pour la démocratie militent pour « une évolution législative vers les modèles français et allemand, qui donnent une seconde chance aux personnes endettées ». José María se félicite que « le climat social espagnol soit à la pression sur le gouvernement pour réclamer ce type de réformes ». En attendant, les militants attendent patiemment 14 h pour être sûrs que les représentants de la Caixa Cataluña ne viendront pas, escortés par des Mossos, pour déloger Nancy et sa famille.

La vague d’indignation est-elle en train de se transformer en lobby citoyen auprès du Parlement ? Face à la pression sociale, une sous-commission parlementaire – à laquelle participe la PAH – étudie actuellement la possibilité d’améliorer le sort des affectés par l’hypothèque. Elle rendra son rapport en décembre. Mais la « "dación en pago" mettrait en danger le système bancaire », a d’ores et déjà précisé José Luis Zapatero. Toutefois, les arguments avancés par les Indignés à Santa Coloma ressortent dans les rangs du Parlement : « Le gouvernement a déjà versé 100.000 millions d’euros d’argent public pour sauver les banques, dont les cinq plus grandes d’Espagne, qui ont fait un bénéfice cumulé de 15 millions d’euros l’an dernier. Curieusement, la même somme que celle des hypothèques réalisées en 2010 », a lancé Joan Ridao, député d’ERC (Parti de gauche catalan). José María Fernández Seijó rappelle que les partis de gauche sont plus sensibles aux arguments des indignés. Mais c’est plutôt une victoire du PP, le parti de la droite traditionnelle, qui se profile lors des prochaines élections, le 20 novembre.

Restent les victoires ponctuelles. Au 43 carrer Sicilia, l’expulsion de la famille de Nancy a finalement été repoussée jusqu’à nouvel ordre. 59e victoire de la PAH. Mais devant la mairie de Santa Coloma, où Carlos, Luis et les plus motivés ont accompagné Nancy et Angel, l’avocate bénévole est loin de tout triomphalisme : « Il va falloir trouver un appartement à louer pour Angel et Nancy, car ils ne pourront pas rester dans leur maison. Même si la mairie s’est engagée à les accompagner dans leur recherche. » Luis refuse de baisser les bras : « Ils reviendront, et on résistera encore une fois. Il suffit de savoir dire non. » En attendant, Nancy continuera de frotter le sol des banques. Et les militants de la Plateforme des affectés par l’hypothèque préparent une manifestation le 25 septembre prochain.

Emmanuel Haddad


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