Marxistes et libertaires: hommage à Léonce Aguirre 03 Octobre 2011 Par Philippe Corcuff

Publié le

Léonce Aguirre 11 février 2011 (photo Michel Soudais)En hommage à Léonce Aguirre, militant de la LCR, puis du NPA récemment décédé, une contribution sur un de ses sujets de prédilection : les convergences entre marxistes et anarchistes, par-delà les déchirements des XIXème et XXème siècles...

 

Ce billet d'hommage au regretté Léonce Aguirre (voir aussi le communiqué du NPA et les informations sur l'enterrement et l'hommage politique qui lui sera rendu le mardi 4 octobre 2011 à Montreuil sous bois), tournant autour des débats entre marxistes et libertaires qu'il affectionnait, se décomposera en trois temps : un hommage buissonnier à notre compañero, un article sur les rapports marxistes/libertaires et quelques compléments sur les idées libertaires et le NPA.

 

I - Hommage buissonnier au compañero Léonce Aguirre

 

Cher-e-s camarades,

 

Léonce Aguirre vient de nous quitter. Nous n'étions pas des amis proches, mais nous nous croisions en camarades, avec quelque chose comme une curiosité réciproque vis-à-vis de l'étrange animal que nous avions en face de nous, depuis que je m'étais rapproché de la LCR en décembre 1997.

 

Chez lui le respect n'interdisait pas la franchise, voire l'appelait. Ainsi dans le dernier courriel privé qu'il m'a envoyé, il tenait à souligner, à l'encontre de ce qu'il appelait l'« anti-intellectualisme primaire » de certains camarades, le caractère « stimulant » de mes travaux de recherche pour le NPA, tout en regrettant narquois le n'importe quoi de mes positionnements récents au sein du NPA. Il faut dire que nos prises de position internes avaient quelque peu bougé depuis le temps où il observait sourcilleux l'entrée à la LCR d'un ancien « social-dém' » comme moi qui aurait pu malencontreusement faire un peu trop pencher la balance « à droite ». Ces derniers temps, il s'inquiétait plutôt avec amusement de mon « gauchisme », davantage soucieux qu'il était d'ouverture et de pragmatisme. Mais les légitimes divergences chez lui, si éloigné des robocops du militantisme, n'annulaient pas l'estime et la convivialité. Á moins de prétendre à des vues quasi-divines sur la supposée nécessité de ce qui devrait arriver historiquement - ce que n'hésitent pas à faire les sectaires et autres dogmatiques les plus athées - ne faisons-nous pas tous au mieux des paris raisonnés en situation d'incertitude à l'aide de nos boussoles éthiques et politiques ? Cela mérite un minimum d'indulgence pour les autres et pour soi face aux erreurs inévitablement commises. Comme la reconnaissance de notre humaine fragilité devant une histoire qui est à faire et qui n'est point écrite par avance dans un quelconque livre (fût-il écrit par Marx, Lénine, Trotsky...ou leurs saints laïcs !). Le dernier courriel d'Aguirre m'invitait alors à privilégier « la création ».

 

Si nous nous sommes retrouvés il y a quelques mois dans le récent Réseau de réflexions et de pratiques autogestionnaires et libertaires dans le NPA, c'est qu'il a été un des premiers à donner une tonalité libertaire à son engagement trotskyste. C'est ainsi que, le 29 mars 2001, il consacrait une page dans l'hebdomadaire de la LCR, Rouge, à Cronstadt, intitulée : « Le mythe de la "tragique nécessité" ». Et il concluait cet article, iconoclaste et lucide, par un appel à rompre avec une « lecture religieuse de l'histoire, qui esquive les responsabilités, par les choix qu'ils ont faits, du parti bolchevique et de ses principaux dirigeants dans la dégénérescence de la Révolution russe ». N'ayant jamais été trotskyste, mais admirateur depuis de nombreuses années de Rosa Luxemburg, je ne pouvais être insensible à ce trotskysme auto-critique et libertaire.

 

Internationaliste, hérétique et explorateur, Aguirre le fut aussi sur d'autres terrains, sur lesquels le NPA a peu avancé depuis, et par exemple :

 

- Il signait l'Appel des Indigènes de la Républiques de janvier 2005, conscient de l‘existence d'une oppression post-coloniale spécifique dans les quartiers populaires, accompagnée d'islamophobie, en interaction avec le capitalisme mais irréductible à lui, à la manière de l'oppression des femmes.

 

- Il réalisait une page autour de l'économie solidaire et du mouvement coopératif dans le numéro de Rouge du 28 juillet 2005,  qui visait une réévaluation de telles initiatives : « si le mouvement coopératif ne saurait se suffire lui-même pour définir une stratégie conséquente de lutte pour le renversement du capitalisme, son apport ne doit pas être sous-estimé ». Sa fréquentation assidue du mouvement altermondialiste lui avait fait mieux comprendre l'importance des expérimentations alternatives ici et maintenant dans la réémergence d'une politique d'émancipation.

 

Outre ses apports à la réflexion politique, j'ai apprécié à plusieurs occasions un militant doté d'humour et de sensibilité, ce qui n'est pas si courant que cela. Il savait prendre au sérieux le combat pour l'émancipation, sans se prendre lui-même au sérieux. L'inverse des hâbleurs de la révolution en paroles. Quelque chose comme un trotskyste entré chez les Pieds Nickelés ! Rieur, il n'hésitait pas, non plus, à montrer ses émotions. Avec lui la caricature viriliste du révolutionnaire qui croit qu'avant tout être révolutionnaire s'est se blinder et montrer qu'on a « des couilles » s'effondrait. Et si l'ironie, la sensibilité et la fragilité participaient d'une nouvelle éthique révolutionnaire, semblait-il dire et surtout faire ?

 

Peut-être que les paroles d'Anne Sylvestre dans sa chanson Les gens qui doutent (1977) nous aident alors à le cerner un peu mieux :

 

« J'aime les gens qui passent

Moitié dans leurs godasses

Et moitié à côté

J'aime leur petite chanson

Même s'ils passent pour des cons... »

 

Ou encore :

 

« Ceux qui sont assez poires

Pour que jamais l'Histoire

Leur rende les honneurs

J'aime leur petite chanson

Même s'ils passent pour des cons... »

 

Pour finir par :

 

« Qu'on leur dise que l'âme

Fait de plus belles flammes

Que tous ces tristes culs

Et qu'on les remercie

Qu'on leur dise, on leur crie

Merci d'avoir vécu

Merci pour la tendresse

Et tant pis pour vos fesses

Qui ont fait ce qu'elles ont pu... »

 

Merci Aguirre et ciao compañero !

Un abrazo

 

Philippe Corcuff

Nîmes, le 2 octobre 2011

 

Anne Sylvestre : Les gens qui doutent

 

II - Marxistes et libertaires : des convergences insoupçonnées

 

Pourquoi la présence d'idées libertaires au sein du NPA est utile.

 

Les oppositions entre marxistes et anarchistes ont été mises en exergue par les uns et par les autres. Elles ont fini par être canonisées par les églises laïques officiant dans les deux pôles. Certes, il y a bien eu les polémiques entre Karl Marx (1818-1883) et Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), ou entre Mikhaïl Bakounine (1814-1876) et Marx, et puis la répression inacceptable des libertaires (partisans de Nestor Makhno en Ukraine en 1919-1921, marins de Cronstadt en 1921) par les bolcheviks en Russie. Mais, à distance des préjugés installés, on peut également percevoir des intersections et des interférences entre anarchistes et marxistes porteuses d'avenir. Si le NPA ne constitue pas une organisation libertaire, les idées libertaires ont pleinement leur place au sein du NPA. La preuve ? Un Réseau de réflexions et de pratiques autogestionnaires et libertaires dans le NPA a été créé le 14 mai 2011 à Paris.

 

L'émancipation des individualités dans la coopération

 

Une lecture dominante du marxisme a aplati la place qu'occupait l'individu, aux côtés de la question sociale, dans les pensées socialistes d'avant 1914-1918. Chez Proudhon l'autonomie individuelle est menacée par le capitalisme mais aussi par le collectivisme homogénéisateur de l'État :

 

« La puissance de l'État est une puissance de concentration ; donnez lui l'essor, et toute l'individualité disparaîtra bientôt, absorbée dans la collectivité » (Théorie de la propriété, 1865).

 

Ce qui appelle, a contrario, selon l'anarchiste syndicaliste Émile Pouget (1860-1931, secrétaire adjoint de la première CGT), à donner un rôle important à l'individu dans l'action populaire :

 

« L'action directe implique donc que la classe ouvrière se réclame des notions de liberté et d'autonomie au lieu de plier sous le principe d'autorité. [...] Et c'est en cette gymnastique d'imprégnation en l'individu de sa valeur propre, et d'exaltation de cette valeur, que réside la puissance féconde de l'Action directe. » (L'action directe, 1910)

 

Cependant on trouve également chez Marx une composante individualiste. C'est aussi au nom d'un individu sensuel qu'il met en cause la marchandisation généralisée portée par le capitalisme :

« Chacun de ses rapports humains avec le monde, voir, entendre, sentir, goûter, toucher, penser, contempler, vouloir, agir, aimer, bref tous les actes de son individualité ». Or, « À la place de tous les sens physiques et intellectuels est apparue l'aliénation pure et simple des sens, le sens de l'avoir. » (Manuscrits de 1844)

 

Mais l'individu de Marx n'est pas l'individu isolé du précurseur de l'anarchisme ultra-individualiste, Max Stirner (1806-1856). Il défend plutôt un individualisme relationnaliste, où l'individualité de chacun est fabriquée dans des relations sociales. L'anarchiste Pierre Kropotkine (1842-1921) converge d'ailleurs avec lui dans son livre L'entraide, un facteur de l'évolution (1902), faisant justement de la coopération un des traits structurels de l'humanité.

 

Critiques de l'étatisme et de la domination bureaucratique

 

Bakounine reproche à Marx et à ses partisans leur étatisme :

 

« Selon eux, ce joug étatique, cette dictature est une phase de transition nécessaire pour arriver à l'émancipation totale du peuple [...] la liberté ne peut être créée que par la liberté, c'est-à-dire par le soulèvement du peuple entier et par la libre organisation des masses laborieuses de bas en haut. » (Étatisme et anarchie, 1873)

 

Certes Marx a sous-estimé la logique propre et l'inertie de la domination politique, en se focalisant sur la question du capitalisme. Mais on trouve dans son œuvre quelques aperçus critiques sur la domination spécifiquement bureaucratique :

 

« L'esprit général de la bureaucratie, c'est le secret, le mystère [...] C'est pourquoi l'autorité est le principe de son savoir, l'idolâtrie de l'autorité, sa conviction. [...] Quant à l'individu bureaucrate, il fait du but de l'État son but privé : c'est la curée des postes supérieurs, le carriérisme. » (Critique de la philosophie politique de Hegel, 1843)

 

Plus tard, Marx verra un avenir émancipateur dans l'expérience de la Commune de Paris de 1871, s'inspirant du fédéralisme proudhonien et prenant appui sur des procédures de démocratie directe :

 

« la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte. [...] Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement [...] les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. » (La guerre civile en France, 1871)

 

La critique anarchiste de la monopolisation du pouvoir par les bolcheviks au cours de la Révolution russe de 1917 trouve aussi des échos chez des militants défendant un marxisme à la fois révolutionnaire et démocratique. C'est le cas de Rosa Luxemburg (1870-1919), qui très tôt se dresse contre la conception ultra-centralisée du parti défendue par Lénine (1870-1924) :

 

« La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seulement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'État bourgeois centralisé. [...] ce n'est qu'en extirpant jusqu'à la dernière racine ces habitudes d'obéissance et de servilité que la classe ouvrière pourra acquérir le sens d'une discipline nouvelle, de l'auto-discipline librement consentie de la social-démocratie. » (Questions d'organisation de la social-démocratie russe, 1904)

 

Ce qui va la conduire à formuler, de sa prison allemande (du fait de son opposition à la première guerre mondiale), une critique des débuts autoritaires de la Révolution bolchevique dans sa brochure sur La Révolution russe (1918).

 

N'y a-t-il pas là des convergences intéressantes entre marxistes et libertaires, qui sans nous détourner de la nécessaire lucidité quant aux impensés et aux fragilités (historiques, théoriques et pratiques) des uns et des autres, pourraient nous aider à formuler un politique d'émancipation renouvelée pour le XXIe siècle ?

 

Philippe Corcuff

Paru dans Motivé-e-s ! (mensuel du NPA Languedoc), n°115, été 2011, pp.18-19

Pour des informations : voir Motivé-e-s/NPA Languedoc

 

III - Quelques compléments sur les idées libertaires et le NPA

 

* Pour les militants (et anciens militants) du NPA qui seraient intéressés par le nouveau Réseau de réflexions et de pratiques autogestionnaires et libertaires dans le NPA, et qui voudraient participer à sa liste de débats, il faut voir avec Pascal (de Paris) : angie.gennaro@gmail.com .

 

* Sur les riches et pluralistes débats stratégiques (le stratégique étant conçu comme le « comment » de moyen terme entre le court terme de la tactique et le long terme de la société non-capitaliste émancipée) qui parcourent le NPA (et qui tranchent avec les annonces prématurées de sa supposée « fin » ou les stigmatisations de son prétendu « sectarisme »), on peut consulter le site d'Europe Solidaire Sans Frontières, animé par Pierre Rousset, et plus particulièrement sa rubrique : "Stratégie du Phénix". Pas moins de 35 textes pour l'instant. On peut, entre autres y lire une de mes contributions : « Le NPA n'est pas encore né! Quelques pistes sur la situation difficile (mais pas désespérée) du NPA après la Conférence nationale de juin 2011 », 14 juillet 2011 .

 

* Et ne pas oublier surtout « Fight Club », le blog du « Courant anarcho-droitier » du NPA, dont un des objectifs principaux est de « combattre tous les "curés rouges" qui pullulent en ces temps troublés »...de l'humour libertaire au sein du NPA, souvent désopilant et, sans avoir l'air d'y toucher, politiquement efficace...

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