« Pot de thé / Pot de fer » : Lumière sur la lutte des salariés de Fralib

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Cette semaine, Tout est à nous ! et le NPA ont choisi de mettre en lumière la lutte des salariés de l’usine de thé Fralib, à Gémenos (Bouches-du-Rhône). Depuis 119 ans, cette usine produit du thé sous la marque Éléphant, mais depuis quatre ans, un « liquidateur » est arrivé pour détruire l’emploi et le savoir-faire. Ce liquidateur c’est M. Lovera, un directeur envoyé par le groupe Unilever, propriétaire de la marque. Depuis l’annonce de la délocalisation de l’usine en Pologne, les salariés mènent une lutte exemplaire par sa détermination et son endurance. Début septembre, la lutte a franchi un cap avec l’occupation de l’usine, jugée viable par un rapport d’experts indépendants.
Voilà ce que ce dossier va dépeindre : une bataille contre l’austérité, les licenciements, une bataille pour que les travailleurs ne paient pas la crise une fois de plus. À chaque instant, c’est l’unité d’une classe tout entière que cherchent les 182 « Fralibiens ». Des solutions alternatives, écologiques et internationalistes sont mises sur la table.

Après les Molex, les Conti, les Ford, voici une nouvelle bataille symbolique de la combativité ouvrière. Dans le cadre de la campagne unitaire de solidarité qui s’organise dans les Bouches-du-Rhône et au niveau national ainsi que pendant la campagne électorale qui démarre, nous voulons mettre en avant cette lutte, mais pas seulement.
Des solutions politiques existent et doivent être mises en place : d’abord, il est net que les salariés devraient pouvoir disposer d’outils démocratiques de contrôle de leurs emplois, c’est le sens de notre revendication d’interdiction des licenciements. Ils devraient également disposer de fonds de soutien, constitués sur la base des cotisations patronales pour reprendre la production par eux-mêmes, relocaliser la production pour éviter des surcoûts énergétiques.

Un gouvernement anticapitaliste devrait également prendre des mesures immédiates pour l’expropriation de l’usine au profit des salariés. Enfin, comme les Fralib le soulèvent, une politique anticapitaliste ne serait rien, si elle ne pose pas les questions économiques et sociales à l’échelle internationale, dans le cadre d’un combat contre la concurrence entre les travailleurs. Tout cela, nous ne comptons bien évidemment pas le porter seuls : dès les premiers jours d’occupation, le NPA a été à l’initiative d’une campagne unitaire de solidarité qui trouvera son point d’orgue lors d’un meeting national à Marseille, le 18 octobre.

Kevin Vay, Guillaume Andreux, David Lariven, Marie Orengo, Jean-Marie Battini et Michel Touzet

Retour sur un an de bataille

En septembre 2007, une série de mesures est mise en place pour déstabiliser les salariés : chronométrage, restructuration des équipes, suppression de postes de maintenance, embauche d’intérimaires, rétrogradation. Tout ceci modifie le rapport au travail et entame la déshumanisation de l’entreprise, entraînant surcharge et souffrance. Les Fralib ont dès lors un nouveau directeur inhumain nommé pour tuer le site.

En réponse à une augmentation dérisoire des salaires de 0, 8 %, la grève est votée le 8 mars 2010 et suivie à 80 %. D’emblée, les mots d’ordre sont lancés sur le partage des richesses, le lien entre emplois, salaires et retraites, le rapport entre capital, travail et salaires. La production est bloquée pendant neuf semaines.

L’échelle des salaires confirme les revendications des salariés : le patron d’Unilever gagne 273 fois le Smic mensuel. En 2007, 300 millions d’euros de dividendes sont distribués aux actionnaires, 750 millions en 2008.
Les Fralib gagnent malgré une menace de délocalisation en Pologne : trois embauches d’intérimaires en CDI, trois opérateurs reclassés techniciens, 1, 6 % d’augmentation au lieu des 0, 8 prévus, 6 euros supplémentaires de cotisations mutuelles patronales, prime d’intéressement de 210 euros, et 300 euros pour compenser les jours de grève.

Dès septembre 2010, la suppression du site est annoncée. Alors qu’ils luttent pour les retraites et qu’ils apparaissent dans toutes les manifs, les Fralib lancent des actions spectaculaires : pétitions, affichages massifs, opérations dans les hypermarchés régionaux où les produits Unilever repassent des rayons aux stocks et surtout un appel au boycott des produits Lipton. La population les soutient dans toutes leurs actions.

Les salariés subissent des attaques au tribunal : ils auraient entaché le nom du groupe en dénonçant dans leurs tracts des fuites via une société suisse afin d’échapper au fisc français. Le tribunal correctionnel ayant débouté Unilever, l’entreprise attaque à nouveau, cette fois à propos d’un discours du secrétaire du comité d’entreprise (CE).

Aujourd’hui, la lutte continue par tous les moyens, disposant d’un soutien populaire. Rien n’arrête les salariés, ils font appel à toutes les forces : presse, médias, élus, forces politiques et syndicales, pouvoirs publics, collectivités territoriales, experts, tribunal, coups d’éclats, affichages, tracts, pétitions, boycott, communications sur le site pour assurer le suivi des événements. Leur état d’esprit est affiché sur les murs de l’usine : « Celui qui lutte peut perdre, mais celui qui ne lutte pas a déjà perdu. »

Du Havre à Gémenos, la lutte encore plus fort  !

Le 1er février 2011, un meeting de résistance réunit au Havre plusieurs délégués syndicaux venus de Belgique, d’Italie, de l’État espagnol et de France1. Ce meeting s’affirme solidaire de la lutte des salariés de Fralib de Gémenos, dont un des représentants est présent.

En 1998, le groupe agroalimentaire réussissait à fermer son usine du Havre « pour rationaliser la production », laissant sur le carreau une centaine de salariéEs, dont certainEs n’ont toujours pas retrouvé d’emploi. Une cinquantaine d’autres étaient « délocaliséEs » sur le site de Gémenos, subissant la déchirure de quitter leur région et quelque espoir devant la promesse d’un nouveau site présenté désormais comme la plateforme européenne de production. À l’époque, la grande majorité des ouvriers et ouvrières de l’usine du Havre s’étaient mis en grève, améliorant leurs indemnités de licenciement ou de déménagement.

Une quarantaine d’ex-salariéEs du Havre luttent encore et toujours à Gémenos et un comité de soutien regroupe au Havre des anciens de Fralib. Ensemble, ils et elles n’ont toujours pas lâché l’affaire !

1. Notre camarade Philippe Poutou était présent pour Ford Blanquefort.

Un thé Éléphant garanti sans actionnaires !

Avant même la décision par le groupe Unilever de fermer l’usine de Gémenos, les 182 salariés des thés Éléphant, réunis dans un collectif, ont élaboré un projet alternatif pour la reprise d’une activité industrielle.

Malgré les dires de la multinationale, un rapport d’expertise a démontré que leur travail était largement rentable. Et Unilever le sait bien puisqu’à l’heure actuelle, pendant les quatre premiers mois de l’année, la totalité des coûts, salaires, énergie, loyer, etc. sont amortis, les huit derniers mois servant à engraisser ses actionnaires.

Les conditions existent donc bien pour maintenir l’activité sur le site de Gémenos et, enfin, engraisser les... salariéEs. Ce projet alternatif exige que le groupe cède au collectif la marque Éléphant, créée il y a 119 ans à Marseille, ainsi que l’outil industriel et les bâtiments, qu’il fasse les investissements prévus de longue date pour remettre à niveau l’outil de travail et qu’il assure, pendant les premières années de la reprise, la fourniture des matières premières et la commercialisation de la production.

L’idée centrale du projet est bien que la future entité soit dirigée par les salariés, avec ou sans éventuels repreneurs ou investisseurs. Posséder la totalité ou une partie du capital leur permettrait d’avoir un réel poids dans les décisions futures, que ce soit au niveau social, stratégique, pour le développement économique de l’entreprise. Les salariés veulent par exemple reprendre une production avec des produits naturels et locaux, permettant entre autres des coûts énergétiques et financiers moindres ainsi qu’une revitalisation du bassin économique local. Si le maintien de l’emploi en Provence est un objectif central, les salariés ne s’arrêtent pas là et ont bien conscience que sans rapports Nord/Sud plus justes, c’est tout un système qui perdure.

C’est pourquoi leurs propositions vont également dans le sens d’un travail avec des coopératives paysannes du Sud, avec un coût d’achat des matières premières permettant aux producteurs de thé de vivre dignement. Ils réclament notamment que l’échelle des salaires au sein de la nouvelle usine aille de 1 à 4 fois le Smic. Une lutte économique donc, mais écologique et internationaliste également, un exemple à développer, à soutenir et à populariser.

Vallée de l’Huveaune : vallée du chômage et de la précarité

Il y a encore 40 ans, la vallée de l’Huveaune (quartiers de l’est marseillais et communes limitrophes où se trouve l’usine Fralib) était un bassin d’emploi. Plusieurs entreprises de la métallurgie, de l’agroalimentaire, de la chimie, employaient là des centaines de travailleurs.

Depuis les années 1970, une véritable hécatombe d’emplois a touché ce secteur. Prior, Pechiney, Coder, Saint-Marcel Ferroviaire, Rivoire & Carret, Procida, BSN, Danone, Moteurs Baudoin, Nestlé, Net Cacao, Peintures Cami… La liste est longue des centaines d’emplois, directs et induits, détruits par la logique capitaliste.

Là où vivaient les travailleurs et leur famille, des quartiers morts n’abritent plus que des cités dégradées et leur cortège de chômeurs.

Dans ce secteur historiquement de gauche (le PCF y avait un député en 1978), l’abstention y atteint des records et la droite tire son épingle du jeu en enlevant en 2007 la circonscription à un PS clientéliste.

Certes, l’emploi n’y a pas complètement disparu. Le nombre de salariés serait même en légère progression. Mais pour quels emplois ? Là où se succédaient les usines, poussent avec une frénésie toute capitaliste alimentée par la spéculation foncière, les grandes surfaces et zones commerciales géantes (La Valentine, dans le 11e arrondissement, Les Paluds à Aubagne). Ce serait même le secteur de France le plus équipé en grandes surfaces !
L’espace est toujours plus grignoté par des zones pavillonnaires écartelées entre les zones commerciales et les bretelles d’autoroutes. Là où les travailleurs et leurs familles se rencontraient et vivaient ensemble, la logique capitaliste ne laisse subsister qu’une circulation automobile de plus en plus démente. Là où travaillaient de forts contingents de travailleurs syndiqués et combatifs, se développent des centaines d’emplois précaires, sous payés, sous syndicalisés, malgré les efforts réguliers de la CGT pour s’implanter dans la zone.

Dans ce contexte, et comme ce fut le cas pour NetCacao, on comprend que l’usine Fralib fasse tache. Alors quand les actionnaires d’Unilever, en mal de superprofits, décident de fermer une usine, celle de Gémenos est tout naturellement en point de mire.

La lutte exemplaire des Fralib pour sauver l’usine et les 182 emplois, dépasse donc bien l’enjeu de leur seule entreprise. C’est une lutte pour le droit de vivre contre la loi du profit.

Ils les soutiennent

Claude Hirsch, réalisateur du film Pot de thé / Pot de fer sur la lutte des Fralib

Que restera-t-il de la lutte des Fralib dans quelques années ?
Claude Hirsch, ancien ouvrier et syndicaliste dans l’automobile et réalisateur, a suivi les ouvriers, caméra à la main, pendant un an. Il en a tiré un film, Pot de thé / Pot de fer, présenté pour la première fois aux ouvriers le 23 septembre à l’usine de Gémenos.
Ce qui l’intéresse, c’est de parler des avancées et perspectives de la classe ouvrière. « Ici c’est un groupe avancé de la lutte ouvrière. Ce que le film veut refléter, ce sont les difficultés des leaders syndicaux et les difficultés des ouvriers moyens combatifs avec leurs doutes et leurs croyances dans leurs délégués syndicaux. Le film est un constat de là où en est la classe ouvrière en 2011. »
Claude Hirsch a pu filmer pendant un an les moments les plus importants de la lutte. « Au final, je suis content de la richesse de ce qu’ils ont dit par rapport à la problématique de l’état de la classe ouvrière. »
Le film est diffusé par l’association Pol’Art à l’adresse : http://www.asspolart.com

« Pépé », ex-salarié de NetCacao

Patrice Petregno, dit « Pépé », est l’un des 188 ouvriers de chez Netcacao qui viennent de perdre leur emploi après une bataille acharnée. Entre deux rendez-vous à Pôle emploi, on le croise facilement chez les Fralib, venu rendre visite aux copains. Faisant facilement le parallèle entre les deux luttes il se souvient du directeur venu liquider son usine, comme aujourd’hui chez les Fralib : « au tribunal il nous avait apporté son CV, et là on s’est rendu compte que sa dernière formation c’est du management en cessation d’activité, ça veut tout dire ! Ils mettent le prix pour casser les boîtes. Pas forcément que pour faire du profit, c’est aussi une question idéologique, rien d’autre que le combat du capitalisme contre le peuple. »

Tout ce qu’il espère, c’est bien évidemment que ses collègues gagnent mais pas seulement. « La solution est facile, tu me dis où est la mèche et je vais chercher un briquet. La révolution n’est pas encore là, mais si on prend l’exemple de la Tunisie, la mèche a été un mec qui s’est mis le feu, ça peut partir à tout moment. J’espère que ça partira assez vite pour que je sois pas trop vieux pour y participer. »

Interview de Gérard Cazzorla, secrétaire du CE de l’usine Fralib

Comment est le moral ?
Le moral est au beau fixe en attendant la décision du juge. En effet, Unilever nous a assignés au tribunal pour libérer les accès de l’usine. En fonction de cette décision nous nous adapterons, en attendant nous organisons des rotations de garde, y compris la nuit.

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette assignation ?
Unilever nous a assignés pour la libre-circulation des biens des marchandises, pour que l’on n’empêche pas le travail, alors que la plupart des salariés sont licenciés donc je ne vois ce que l’on empêche comme travail. On assume avoir empêché le DRH et le PDG de rentrer, ce sont des provocateurs, depuis plus d’un an ils rejettent tout ce que l’on peut apporter comme proposition pour le projet alternatif.
Les salariés qui ne sont pas encore licenciés peuvent accéder à l’usine comme par exemple l’assistante sociale qui tient toujours ses permanences.
Ils nous accusent même d’insulter l’encadrement alors qu’ils ne viennent plus. C’est Unilever qui à dit à l’encadrement de ne plus venir à partir du 2 septembre.

Philippe Poutou est venu vous voir, quel est votre sentiment sur cette visite ?
Philippe c’est quelqu’un comme nous, il a vécu des choses comme nous, cela a été très convivial. Cela prouve que même quand on vient du monde ouvrier, on peut comprendre les problèmes politiques de la société, on peut apporter des choses.

Et sur les politiques en général ?
Sur les politiques il y a beaucoup de disparités, à part Philippe qui est comme nous, on a vu François Hollande, Mélenchon, ou encore Ségolène Royal. Je pense qu’ils se servent aussi de nous, il ne faut pas être naïf, la lutte que l’on mène aujourd’hui est une lutte que les politiques de gauche veulent avoir à leur côté. Est-ce qu’ils écoutent vraiment ? Est-ce qu’ils font tout vraiment ? Je pense que certains ne font pas tout ce qu’ils pourraient faire.

Agenda des Fralib

30 septembre : rassemblement unitaire de soutien au square Léon-Blum, à Marseille, pour soutenir les salariés dans le cadre de leurs procès.
3 octobre : manifestation nationale de la Fédération agroalimentaire de la CGT au départ de l’usine, à
14 heures.
11 octobre : les salariés seront présents dans la manifestation à Marseille tandis que Gérard Cazzorla, secrétaire CGT du CE, sera attaqué devant le tribunal correctionnel de Nanterre.
18 octobre : meeting national de soutien unitaire (du NPA jusqu’au PS) avec des représentants nationaux de chaque organisation. Le meeting sera précédé d’une manifestation et se conclura par un concert.
19 octobre : procès en appel sur le fond au sujet de la délocalisation de l’usine, à Aix-en-Provence.

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