Glanage interdit : « La misère, Nogent aime juste la voir à la télé »

Publié le

A bas les pauvres ! 19/10/2011 à 17h43

Glanage interdit : « La misère, Nogent aime juste la voir à la télé »


Emilie Brouze
Journaliste
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La nuit froide tombe sur Nogent-sur-Marne et assombrit peu à peu les façades de pavillons et ses petits immeubles. Les boutiques ferment, on tire les poubelles sur le trottoir.

Depuis la nouvelle mesure du maire UMP, interdiction de les fouiller. Ou amende de 38 euros, même pour ceux qui glanent pour manger.

Le 16 septembre, Jacques J.P.Martin signe un arrêté de deux pages, sept articles et trois interdictions :

  • « afin de préserver la santé publique », interdit de « fouiller » dans les poubelles ;
  • interdit d'extraire le contenu des poubelles et de le déverser sur le bitume ;
  • interdit de cracher, d'uriner, et de « souiller » la voie publique.

A noter que le maire UMP de la Madeleine, près de Lille, avait publié un arrêté similaire en août, traduit en roumain et bulgare, pour interdire la fouille des poubelles.

A Nogent, des syndicats et la Ligue des droits de l'homme ont dénoncé l'article 1. Annie Lahmer (ex-conseillère municipale EELV) les relit, n'en revient toujours pas et s'exclame :

« Le maire cherche à planquer le premier article qui chasse les pauvres de manière insidieuse. C'est scandaleux. »

« J'aime ma ville, je la respecte »

Alors on est parti dans les rues de Nogent pour vérifier. C'est une petite ville de banlieue parisienne coincée derrière le bois de Vincennes et ourlé au sud par la Marne. 30 000 âmes environ. « Un endroit tranquille », explique Francis, un passant, cravate rouge et cartable en cuir. « Les prix de l'immobilier avoisinent ceux de Paris. » Les glaneurs ? Francis pointe du doigt une rue en contrebas :

« Vers la supérette là-bas, il y a souvent une famille de manouches qui récupère des yaourts. Ils sont trois ou quatre. »


A Nogent-sur-Marne (Emilie Brouze)

« La population de glaneurs s'est rajeunit »

Annie Lahmer, guide d'un soir, foule l'asphalte. La veille, elle a croisé un « vieux monsieur » tirant un cadis pour farfouiller les poubelles du restaurant de la maison de retraite. Elle distingue deux profils :

  • ceux qui récupèrent les encombrants en vieille voiture ou à l'aide d'un vélo relié à une charrette, « un peu en dessus du biffin » ;
  • et les autres : familles pauvres, SDF, étrangers.

Elle observe :

« La population de glaneurs s'est rajeunit. Il m'arrive de voir des jeunes devant les magasins. Ça me touche encore plus. »

Ce soir, personne à la maison de retraite. Idem devant le Franprix, où deux vendeuses grillent une cigarette sur un muret. Une demande, en soupirant :

« Cet arrêté, c'est spécial Nogent ? Nous, ça fait un an qu'on ne met plus nos poubelles dehors la nuit. On paie une société pour venir les chercher : il y avait trop de problèmes avec la ville. Nogent, c'est particulier quand même : on dirait que la misère, ils aiment juste la voir à la télé. »

Quelques poubelles plus loin, un homme en parka, un carton à la main, soulève un couvercle. Une femme à côté tient un sac rempli de cintres chinés. Ils sont contre l'arrêté mais confient ne pas glaner. Juste « récupérer ».

Martin retourne sa veste


Poubelle sous palmier tibétain à Nogent\-sur\-Marne (Emilie Brouze)

Le Monoprix face à l'hôtel de ville a aussi emmuré ses poubelles depuis plusieurs années. Quelques clients en sortant font tomber une ou deux pièces dans le bol d'un mendiant assis sur un sac.

A Nogent l'opulente, 79 caméras de surveillance, la pauvreté est plutôt discrète.

Le long de la Grande rue où s'alignent boutiques chic et restaurants de sushis, des poubelles sont fixées sous les palmiers tibétains plantés tous les vingt mètres. Le maire affiche son portrait sous tous les abribus.

On croise souvent la police. 20h30 : garée en double file, gyrophares allumés, elle est en train de contrôler un livreur de pizzas en scooter.

« Cet arrêté ne mentionne pas le glanage », écrit (avec un peu de mauvaise foi) le maire dans un communiqué, en réponse à la polémique. Pour les Nogentais qui « traversent une mauvaise passe », des dispositifs de solidarité et d'assistance existent, rétorque celui qui publie par ailleurs chaque hiver un arrêté anti-mendicité. J.P.Martin ose même une justification éclairante :

« D'ailleurs, l'arrêté mentionné va permettre à la police municipale d'identifier les personnes qui fouillent dans les containers de déchets afin, prioritairement, de leur proposer des aides appropriées respectant leur dignité. »

« Ils ne vont pas revenir »


Les poubelles d'une supérette près d'Omar, à Nogent-sur-Marne (Emilie Brouze)

Le glanage : « se nourrir ou se nourrir mieux »

« Les glaneurs n'observent pas les mêmes règles de comportement. Ils ne remettent pas tous les restes dans les poubelles après leur tri. Mais ce problème pourrait plutôt être réglé par la médiation », observe Chris Olivier, directrice associée du Cerphi (Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie) qui a publié une enquête sur le sujet en 2010.

« Le glanage est déjà suffisamment pénible et honteux. Se retrouver au commissariat et avoir une amende à régler sera certainement dissuasif. »

Par méconnaissance ou dignité, ces personnes ne s'adressent pas à l'aide alimentaire. « Il est prouvé que le glanage leur sert à se nourrir ou à se nourrir mieux. Pour les plus fragiles, devoir trouver d'autres ressources peut être insurmontable. »

Ce soir, personne non plus devant la supérette Naturalia. A Nogent, où tout le monde se croise et se connaît, Annie Lahmer dénombre « cinq ou six SDF ». Et ajoute :

« Si vingt personnes maximum font les poubelles dans la ville... »

Dernière étape de la maraude : la supérette près du RER. A l'angle, Omar, la soixantaine, quatorze ans de trottoir. A Nogent, il récupère quelques habits – « parfois de marque » – dans les beaux quartiers. Et un peu de viande – « pas trop périmée » – pour ses chats :

« Moi, je vais à une cantine dans le bois de Vincennes où je dors. J'ouvre les sacs, je prends la nourriture à la cuillère et je les referme. »

Il croise parfois « deux ou trois » glaneurs penchés sur les poubelles de la supérette où il gare son vélo :

« Ils sont au courant de l'arrêté... Et ils n'ont pas l'argent pour payer l'amende. Ils ne vont pas revenir, maintenant. »

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