Epinglés, les communicants des ministres s'expliquent François Krug Journaliste Rue89

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François Krug
Journaliste Rue89

Pierre Giacometti et Jean-Luc Mano (Captures d'écran, TF1 et iTélé)

Des contrats à la légalité douteuse, des prestations difficilement vérifiables : un rapport de la Cour des comptes met en cause les conseillers en communication privés payés par le gouvernement. Deux d'entre eux, l'ex-sondeur Pierre Giacometti et l'ancien journaliste Jean-Luc Mano, se défendent sur Rue89.

Ce rapport sur « les dépenses des communications des ministères », dévoilé sur le site de France Télévisions, a été remis ce mercredi à la commission des Finances de l'Assemblée nationale. Il avait été commandé en décembre dernier par son président, le socialiste Jérôme Cahuzac, en pleine polémique sur les sondages commandés par l'Elysée et le gouvernement.

Où sont les appels d'offres ?

Dans ce rapport, il n'est pas question que de sondages, mais aussi du « conseil en communication » fourni par des sociétés privées. Une activité aux contours flous... et qui s'exerce dans un cadre tout aussi flou, à en croire la Cour des comptes.

Premier constat des magistrats : certains contrats ont été conclus « en dehors de toute publicité et mise en concurrence », contrairement à ce que prévoyait le Code des marchés publics. Dans les exemples cités, deux noms reviennent à plusieurs reprises :

  • Only Conseil, la société de Jean-Luc Mano, ancien journaliste politique à TF1, directeur de l'information de France 2 ou encore PDG de BFM ;
  • Giacometti-Péron, co-dirigée par Pierre Giacometti, ancien patron de l'institut de sondage Ipsos, et qui travaille notamment pour Nicolas Sarkozy.

Entre mai 2008 et juillet 2011, Giacometti-Péron a ainsi travaillé pour François Fillon et deux sous-ministres qui lui étaient rattachés : Eric Besson (lorsqu'il était à l'Immigration) et Patrick Devedjian (chargé du plan de relance économique). Montant total des contrats : 694 000 euros, en toute discrétion.

Contacté par Rue89, Pierre Giacometti explique :

« Le rapport montre une divergence entre le cabinet du Premier ministre et la Cour des comptes sur l'interprétation du Code des marchés publics. En tant que prestataire, je n'ai pas à porter de jugement sur ce débat. Notre société s'est assurée de la légalité des contrats auprès du commanditaire. On n'a pas de raison d'en douter. »

Au cours de la période étudiée par la Cour des comptes, Only Conseil a de son côté travaillé pour la ministre de la Culture Christine Albanel, notamment lors du débat sur la loi Hadopi, et pour son collègue de l'Education nationale, Xavier Darcos. Aujourd'hui, la société conseille notamment la ministre de l'Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet.

Jean-Luc Mano, qui n'avait pas encore pu consulter le rapport en détail lorsque nous l'avons contacté, fournit le même argument face aux critiques de la Cour des comptes :

« On n'est pas maître du cadre qu'ils choisissent, les pratiques peuvent d'ailleurs varier d'un ministère à l'autre […]. Mais nos propositions ne changent pas en fonction du cadre. »

Quels sont les services fournis ?

Ces « propositions » ? L'ancien journaliste résume ainsi les services qu'il apporte aux membres du gouvernement :

« En général, nous avons une réunion hebdomadaire avec le ministre et une avec les membres du cabinet chargés de la communication. Nous faisons du media training, par exemple pour la préparation des émissions importantes, pour “challenger” les éléments de langage fournis par le cabinet. Nous produisons aussi des notes écrites, analysant les médias et les réactions de la société. »

Le problème, souligne la Cour des comptes, c'est qu'« il est parfois difficile de connaître le contenu précis des prestations et d'en vérifier la réalisation effective ». Les ministères sollicités n'ont pas toujours réussi à fournir de preuves écrites – rapports, factures... –, ou alors, ils n'en ont communiqué qu'une partie, rendant impossible un contrôle digne de ce nom.

« Il y a une limite à la transparence totale »

C'est le cas des missions menées par Giacometti-Péron auprès d'Eric Besson, lorsqu'il était ministre de l'Immigration, et de Rachida Dati, alors ministre de la Justice. Là encore, les prestataires privés n'y seraient pour rien, assure Pierre Giacometti :

« Nous remettons à chaque cabinet ministériel un rapport qui répertorie l'ensemble de nos interventions et des documents produits, et c'est à lui de décider s'il convient de transmettre ces documents à la Cour des comptes. Il y a une certaine limite à la transparence totale des documents confidentiels qui circulent dans l'univers gouvernemental. Il est donc légitime que ces documents restent protégés. »

L'ancien sondeur préfère souligner un progrès : depuis la réforme constitutionnelle de 2008, le Parlement peut demander à la Cour des comptes d'enquêter sur les comptes des ministères. Et c'est ce qu'il a fait en commandant ce rapport sur les dépenses de communication.

Seulement, la Cour des comptes note que les méthodes comptables varient d'un ministère à l'autre, rendant difficile l'évaluation. Et au nom de la confidentialité, donc, ni la Cour, ni les députés, ni les simples citoyens ne sauront précisément en quoi consistaient les « séances d'entraînement » d'Eric Besson, évoquées dans le rapport.

Une grande proximité avec les politiques

Ce que la Cour des comptes a pu mettre en évidence, en revanche, c'est la proximité liant les conseillers privés avec certains de leurs clients. Et pouvant expliquer la discrétion et l'absence de mise en concurrence des prestataires...

Exemple : Xavier Darcos avait déjà fait appel à Jean-Luc Mano lorsqu'il était ministre délégué à l'Enseignement scolaire, de 2002 à 2004. Lorsqu'il est devenu ministre de l'Education nationale en 2007, il s'est à nouveau tourné vers l'ancien journaliste. Un contrat « intuitu personae » – c'est-à-dire fondé sur une relation personnelle –, qui a pris fin dès que Xavier Darcos a été remercié.

Pierre Giacometti, lui, semble omniprésent. Sa société réaliserait 80% de son chiffre d'affaires avec des entreprises privées, mais sa liste de clients publics impressionne.

« Cela a contribué à alimenter les questionnements que l'on peut comprendre, mais là-dessus, nous sommes assez tranquilles », répond l'ancien sondeur. En faisant valoir ses 25 ans d'expérience dans le monde politique : « La reconnaissance de l'expertise est le premier critère de choix de nos clients », assure-t-il.

« Moins bien ​payé et plus chronophage »

« Pour savoir ce que je fais réellement, il suffit que la Cour des comptes m'entende, ce qu'elle n'a pas jugé utile jusqu'ici », sourit de son côté Jean-Luc Mano. L'ancien journaliste politique avance un dernier argument pour défendre son business :

« Quand vous travaillez pour un politique, c'est moins bien payé que n'importe quelle entreprise et c'est plus chronophage. »

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